Alors qu'ils sont très sollicités, de nombreux inspecteurs du travail peinent à apporter des réponses aux salariés et aux employeurs. Ils dénoncent des directives contradictoires, un manque de soutien et parfois même des pressions en faveur du maintien de l'activité économique. La direction générale du travail dément.

Départ du paquebot Celebrity Apex pour ses premiers essais en mer. Les 500 ouvriers ont fait l’objet de mesures sanitaires avant embarquement en lien avec le coronavirus .
Départ du paquebot Celebrity Apex pour ses premiers essais en mer. Les 500 ouvriers ont fait l’objet de mesures sanitaires avant embarquement en lien avec le coronavirus . © Maxppp / PHOTOPQR/OUEST FRANCE

"Ce sont des centaines d'appels par jour", lâche cette inspectrice du travail qui préfère garder l'anonymat. "Il y a les questions des salariés qui se demandent s'ils peuvent exercer leur droit de retrait, le droit d'alerte brandi par les représentants du personnel, mais aussi tous ces employeurs qui se demandent s'ils doivent rouvrir après plusieurs jours de fermeture, et dans quelles conditions, s'ils ont droit au chômage partiel..."

"À chaque fois, les situations sont urgentes, mais nous sommes souvent incapables de donner des réponses claires, car le gouvernement n'est pas très clair lui-même !"

Alors que la France est confinée depuis maintenant près de dix jours, mais qu'une partie des actifs continue de se rendre chaque jour au travail, l'inspection du travail est mobilisée sur de nombreux dossiers. "Mais notre mission est quasi-impossible. D'abord il y a des difficultés pratiques", poursuit cette fonctionnaire. "Nous devons contacter et contrôler les entreprises à distance, par téléphone, car nous n'avons ni masque ni équipement de protection. Certains collègues continuent d'aller sur les sites, mais la hiérarchie a par exemple interdit aux inspecteurs du Grand Est d'aller sur le terrain avec des masques car cela sèmerait la panique dans les entreprises. Ubuesque."

Injonctions contradictoires et sentiment d'impuissance

Les points de tensions concernent beaucoup de secteurs économiques. Aux chantiers de construction ou de réparation, aux commerces et à la grande distribution, déjà longuement évoqués dans les médias ces derniers jours, s'ajoutent des chaînes de montage dans des usines sous-traitantes de l'industrie automobile, des plateformes téléphoniques avec des salariés confinés dans des espaces réduits et sur des postes de travail tournants, des activités tertiaires bancaires ou assurantielles "où les protocoles n'ont pas été adaptés du tout. Les salariés travaillent côte à côte, se croisent, n'ont pas toujours de point d'eau. Nous demandons des preuves de procédures adaptées, préconisons de nouvelles organisations du travail, ou la suspension de telle ou telle partie de l'activité si besoin", poursuit une deuxième inspectrice, jointe par France Inter. 

Des recommandations immédiatement fragilisées, explique-t-elle : 

"Le problème c'est que parallèlement à ces échanges, nous devons informer les employeurs que le chômage partiel sera très limité. Pour les entreprises fermées, nous faisons donc indirectement passer le message qu'il faut reprendre le travail. Pour celles qui ne le sont pas, cela brouille totalement notre action. Ce n'est pas tenable."

Quant aux protocoles et aux procédures permettant de protéger la santé des salariés, différents pour chaque type d'activité, ces deux inspectrices regrettent de ne pas avoir plus de ressources fournies par leur hiérarchie. "C'est le système D, avoue l'une d'elles. Nous nous échangeons des informations qui circulent de région en région, sur ce qu'il faut faire dans telle ou telle société pour éviter la propagation du virus. On doit vraiment se débrouiller tous seuls".

"Flicage" et "remontrances", des pressions sur certains dossiers ?

"La tonalité générale, c'est la poursuite de l'activité", déplore de son côté Simon Picou, inspecteur du travail et élu CGT. "Or elle n'est pas toujours compatible avec la santé des travailleurs". Ce syndicaliste raconte que des instructions ont été données sur certains territoires pour que les dossiers de droit d'alerte soient systématiquement envoyés en copie à la hiérarchie, ce qui ne se fait pas habituellement. "Cela ressemble à du flicage", acquiesce l'une de ses collègues. 

"Il y a aussi des collègues qui ont subi des remontrances après avoir questionné la poursuite d'une activité, considérée comme incompatible avec la protection de la santé des salariés. L’incompréhension est totale !"

La direction générale du travail, contactée par France Inter, ne confirme pas les pressions dont font état ces agents, et rappelle que depuis une dizaine de jours, la quasi-totalité des missions des inspecteurs du travail a justement été suspendue pour leur permettre de se consacrer pleinement à la protection des salariés et à l'information aux entreprises. Missions bel et bien prioritaires, répète-t-elle.

"Pourquoi alors nous demander de continuer d'instruire les dossiers de licenciements de salariés protégés ?", soupirent plusieurs inspecteurs. "Alors que l'urgence est plus que jamais ailleurs."

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