Dans "L'étrange vallée" (éditions Globe), l'américaine Anna Wiener raconte son expérience de salariée dans le monde des start-up de San Francisco. Son besoin de réussite y a été assouvi, mais laisse un goût amer, au point qu'elle a fini par en sortir pour écrire ce premier roman.

"L'Étrange Vallée", Anna Wiener, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Nathalie Peronny
"L'Étrange Vallée", Anna Wiener, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Nathalie Peronny © Editions Globe

Tout est vrai et tout paraît irréel dans cette "étrange vallée". Peu de sentiments, quelques larmes essuyées devant des supérieurs hiérarchiques impassibles, peu d'éclats de rire, les situations se déroulent froidement sous nos yeux, sans qu'on puisse intervenir pour y mettre un peu d'humanité. Anna Wiener raconte sa propre histoire dans la Silicon Valley du XXIe siècle, avec le recul que l'on acquiert après avoir sévèrement chuté au pied de ses propres illusions. 

Des exemples de start-up qui rappellent des exemples que l'on connait bien

Jeune femme intéressée par la littérature, espérant une carrière dans le monde de l'édition, elle comprend vite qu'elle y aura peu d'avenir et peu d'espoir de réussite. De New York elle atterrit à San Francisco pour se faire embaucher dans une start-up, l'une des rares du secteur qui a survécu aux difficiles premières années des jeunes pousses de la technologie. Elle déboule donc dans le monde du big data avec la sensation d'arriver sur la planète Mars. 

Là voilà aux cotés d'investisseurs créatifs et boutonneux, plus jeune qu'elle, alors qu'elle a moins de trente ans. Elle passe déjà pour la dinosaure de service, dans un univers où l'on n'investit et ne vend que par millions de dollars.

On comprend assez vite que littérature et big data n'ont rien en commun. Pourtant certains essaient de conjuguer la lecture et les profits dans l'écosystème numérique. En France on les connait sous le nom de Glose ou Rocambole par exemple. Aux États-Unis, on pourrait citer l'exemple de Medium. Medium, lancé en 2012 par le cofondateur de Twitter Ev Williams, a été la plate-forme de choix pour les personnalités américaines qui voulaient diffuser des moments importants : Hillary Clinton l'a utilisée pour acclamer le président élu Joe Biden , d'autres s'en sont servis pour écrire des récits qui ont remporté un succès d''audience important. Son réseau de publications a diffusé les derniers scoops sur les pratiques controversées de la société de reconnaissance faciale Clearview AI et a partagé, et vendre directement aux lecteurs, des enquêtes importantes sur la violence domestique à Porto Rico. Écrivains et journalistes indépendants comptent sur ce type de plateformes pour vivre de leurs écrits et de leurs recherches. Derrière tout cela, c'est la masse des données des lecteurs qui intéresse, la vraie mine d'or de ce secteur. 

Déconsidération et addiction au bout de la route

Dans L'étrange vallée, l'héroïne travaille dans ce type de start-up, et notamment dans une entreprise de 60 employés dont 8 femmes dans une ambiance misogyne , elle est "customer success manager", responsable du succès client. À 26 ans, elle gagne 80 000 dollars par an, et possède des actions de son entreprise dont elle n'ose pas demander la valeur. De la réussite elle en voulait, et elle en a.  Quand elle récupère le boulot de la directrice de communication en plus du sien, on ne voit pas la nécessité d'augmenter son salaire, "puisqu'elle fait ça aussi parce que cela lui plait". Peu à peu, ce sont ses valeurs qui se diluent dans le système. Elle s'étourdit avec des psychotropes ou de l'alcool  et de tout cela , elle conclut que l'addiction est un phénomène épidémique générationnel, une catastrophe absolue. Sa Silicon Valley est peuplée de loups à l'image de ce que fut Wall Street, et le partage de la connaissance n'y est pas le premier profit visé. 

"L'étrange vallée",  est le roman d'une femme à la recherche de ses valeurs perdues dans le monde du capital risque et du big data. Dans ce monde là, on s'y fait beaucoup d'argent et Anna Wiener a pu larguer les amarres et commencer à écrire son roman avec les 200 000 dollars que lui ont rapportés ses stocks-options d'employée, ce qui est une petite récompense par rapport à la plupart de beaucoup de ses ex-collègues. Son récit est caustique mais sans agressivité à l'égard des investisseurs et start-uppeurs de tous poils qui peuplent ses pages. On n'ose imaginer une nation tout entière qui bâtirait son économie sur ces start-up où le libertarisme règne en maitre, et dont la politique consisterait à laisser faire les gourous du big data. S'il n'est pas encore trop tard. 

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