Logo Renault au siège de Boulogne Billancourt
Logo Renault au siège de Boulogne Billancourt © Radio France / Christophe Petit Tesson

C’est une nouvelle pièce plutôt embarrassante pour Renault, recueillie en marge de l’enquête sur l’affaire des faux espions. Selon les informations de France Inter et de France Info , des documents saisis lors d’une perquisition chez le constructeur automobile indiquent qu’au moment de la révélation publique du scandale, début 2011, Renault a anticipé un possible suicide des trois salariés que l’entreprise accuse alors (à tort) d’espionnage : Michel Balthasard, Matthieu Tenenbaum et Bertrand Rochette.

Petit retour en arrière. Nous sommes le 10 janvier 2011 : réunion de crise du staff de Renault. Le lendemain doit se tenir l’entretien préalable à un éventuel licenciement pour faute grave des trois cadres accusés d’espionnage avec la Chine. Tous proclament avec force leur innocence.

Le 11 janvier, peu après minuit, la responsable de la communication de Renault, Frédérique Le Grèves (nommée quelques mois plus tard directrice de cabinet du PDG de Renault, Carlos Ghosn), envoie un mail aux différents responsables de la communication du constructeur (en internet et en externe), afin de leur délibrer les "éléments de langage" à destination de la presse. Un message assez laconique : l'entreprise explique qu'elle va porter plainte, que les éléments de l'affaire vont être confiés à la justice, que l'entretien préalable au licenciement s'est déroulé"conformément à la législation du travail" .

"Au cas où l’un d’entre eux commettrait" l’irréparable

Mais un paragraphe plutôt inhabituel s’est glissé dans le message de la communicante de Renault. Elle demande à ses collaboratrices du service communication "de travailler sur une déclaration à utiliser en interne et en externe au cas où l’un d’entre eux commettrait l’imparable [l'irréparable, NDLR]. Ça serait sur le thème : nous sommes abasourdis et nous avions pris les dispositions médico-psychologiques pour les trois individus."

Voici le verbatim du mail de la responsable de la communication (intitulé "Confidentiel") :

Bonsoir, Voici un peu de feedback suite au comité de ce soir :- Pour demain soir, nous partirions avec la phrase suivante avec un ROV position [Renault One Voice, la structure chargée de la communication, NDLR] en interne et une position orale faite aux medias et ce, que l’un des trois individus s’exprime ou non. La phrase est à valider par H. : " Conformément à la législation du travail, Renault confirme avoir reçu (mardi 11 janvier), lors d’un entretien préalable au licenciement pour faute lourde, les trois collaborateurs de l’entreprise mis à pied.Par ailleurs, nous pouvons annoncer que l’entreprise portera plainte mercredi 12 janvier. Dès ce jour, les éléments de cette affaire seront donc confiés à la justice. " - Pour la sécurité des médias demain au 13/15 [siège social, NDLR] et au Techno [le site du Technocentre, NDLR], j’ai briefé C.- Mercredi, on dépose plainte. Il faut préparer un CP [communiqué de presse, NDLR] et une info interne. G., merci de commencer à rédiger le CP. Appelle-moi demain matin, afin que je te donne le motif.- C., comme discuté, merci de demander à E. de travailler sur une déclaration à utiliser en interne et externe au cas où l’un d’entre eux commettrait l’imparable [l’irréparable, NDLR]. Ça serait sur le thème, nous sommes abasourdis et nous avions pris les dispositions médico-psychologiques pour les trois individus.- J’ai également briefé S. sur la com interne.Frédérique

Autrement dit, face à la tempête médiatique, Renault semble craindre que les trois salariés mettent fin à leurs jours, et tient à se prémunir de toute responsabilité dans cette macabre hypothèse.

Il faut rappeler qu’en 2006/2007, une vague de suicides chez Renault avait profondément ébranlé le constructeur automobile. En octobre 2007, le cabinet d’audit Technologia avait jugé le niveau de risques psychosociaux "particulièrement élevé" . Renault s’est alors engagé à mettre en place un plan d’amélioration des conditions de vie et de travail, avec notamment la création de cellules d’écoutes psychologiques.

Quelques heures après ce mail (à 16h46), l’attachée de presse chargée des ressources humaines envoie aux responsables du service communication de chez Renault, comme demandé, un projet de communiqué sur un possible suicide.

Deux "options" envisagées par Renault en cas de suicide

Deux scénarios sont envisagés : une tentative de suicide de l’un des trois salariés accusés par Renault (baptisée "option 1"), et un suicide ("option 2").

Les éléments de langage sont les suivants : pour l'option 1, "Toute l’entreprise est profondément ébranlée par la gravité de ce geste" ; pour l'option 2, "Toute l'entreprise est profondément ébranlée par ce drame et pense particulièrement à la famille de M. xxx" .

En cas de suicide de l’un des trois salariés concernés, Renault semble soucieuse de donner l’image d’une entreprise responsable, qui aurait cherché à protéger ses cadres, en ne médiatisant pas leur identité : "Depuis le début de cette affaire, Renault a toujours veillé à préserver l’identité de ses cadres, dans le plus strict respect des personnes concernées, affirme le projet de communiqué. Face à ce geste qui nous bouleverse, nous entendons maintenir notre position et ne pas faire de commentaires. C’est bien de la dignité des personnes dont il est question ici."

Voici le verbatim complet de ce projet de communiqué :

CONTEXTE

Option 1 : L’un des 3 cadres mis à pied le 3 janvier 2011 a tenté de mettre fin à ses jours (date). Option 2 : L’un des 3 cadres mis à pied le 3 janvier 2011 a mis fin à ses jours le (date).

POSITIONOption 1 : Toute l’entreprise est profondément ébranlée par la gravité de ce geste. Depuis le début de cette affaire, Renault a toujours veillé à préserver l’identité de ses cadres, dans le plus strict respect des personnes concernées. Face à ce geste qui nous bouleverse, nous entendons maintenir notre position et ne pas faire de commentaires. C’est bien de la dignité des personnes dont il est question ici. Option 2 : Toute l’entreprise est profondément ébranlée par ce drame et pense particulièrement à la famille de M. xxx.Depuis le début de cette affaire, Renault a toujours veillé à préserver l’identité de ses cadres, dans le plus strict respect des personnes concernées. Face à ce geste qui nous bouleverse, nous entendons maintenir notre position et ne pas faire de commentaires. C’est bien de la dignité des personnes dont il est question ici.

En envoyant par mail ce projet de texte à la responsable de la communication Frédérique Le Grèves, l’attachée de presse de Renault laisse entendre qu’elle n’a pas intégré dans les éléments de langage une éventuelle "assistance médico-psychologique" qui aurait été proposée aux trois salariés, comme semble lui avoir conseillé de le faire l’une des responsables de la communication.

Verbatim de ce mail en réponse à la responsable de la communication :

Frédérique, En pièce jointe la position que tu m’as demandée, déjà vue par C.C. m’avait bien mentionné l’assistance médico-psychologique proposée aux 3 personnes. Cependant, sur cette position, si nous commençons à donner cet élément, ça donne d’une part l’impression qu’on se justifie, et d’autre part, cela risque d’appeler pas mal de questions sur la nature de cette aide, qui intervient, pourquoi, quand et comment etc…Il me semble que ces éléments devraient être diffusés à la presse, uniquement si un porte-parole s’exprime et explique. Mais bien sûr, c’est un avis tout à fait subjectif !!

"Une gestion de crise" , pour la communication de Renault

Contactée le jeudi 11 octobre 2012 par téléphone et par mail, l’ancienne responsable de la communication de Renault, Frédérique Le Grèves, nous a renvoyé vers l’actuel service de la communication.

Pour le directeur de la communication externe, Stéphane Guilbaud, "il y a bien eu des travaux préparatoires à la gestion de crise" (y compris des communiqués préparant un éventuel suicide). "Nous sommes une entreprise du CAC40. Nous travaillons sur toutes les possibilités, y compris les pires scénarios." Concernant le rôle de Frédérique Le Grèves, il estime "qu'elle a fait son travail de directrice de la communication en envisageant tous les scénarios" .

Patrick Monange (FO) : "Au cœur de la tempête, Renault cherche à se couvrir !"

Le secrétaire général du syndicat FO chez Renault, Patrick Monange, juge cette affaire "choquante" et "cynique" : "Ce qui nous choque, c’est qu’au cœur de la tempête, la première chose à laquelle pense Renault, c’est de couvrir la direction de l’entreprise. Ce qui soucie l’entreprise, c’est de se couvrir vis-à-vis des médias. Cela traduit un mépris des hommes. On fait très peu de cas des salariés qui restent des variables d’ajustement. On est rentré dans l’ère des salariés Kleenex. On licencie, et on verra après !"

Écoutez la réaction du responsable syndical

"Ce qui est paradoxal" , poursuit Patrick Monange, "c’est qu’au moment des entretiens préalables de licenciement, aucun élément de preuve n’est avancé aux salariés. On met en danger des salariés qui se sentent persécutés et acculés. D’un côté, on nous parle de cellule psychologique, de l’autre on fait tout pour pousser les risques au maximum !"

__ Le représentant syndical compte interpeller par courrier le ministre du Travail, Michel Sapin, au sujet de cette affaire.

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