Le Parlement britannique a massivement rejeté l’accord de sortie du Royaume-Uni de l’Union Européenne ce mardi. La perspective d’un Brexit sans accord se profile et ce ne serait pas sans conséquences pour l’économie française.

Des manifestants devant la Chambre des communes à Londres alors que les députés débattent de l’accord sur le Brexit du premier ministre, le 15 janvier 2019.
Des manifestants devant la Chambre des communes à Londres alors que les députés débattent de l’accord sur le Brexit du premier ministre, le 15 janvier 2019. © Radio France / Jonathan Brady

La Première ministre britannique a essuyé une lourde défaite ce mardi. Les députés britanniques ont massivement rejeté l’accord de sortie de l’Union européenne. Le traité conclu avec Bruxelles par Theresa May n’a obtenu que 202 voix contre 432 à la chambre des Communes. Jeremy Corbyn, le chef de l’opposition travailliste estime que la situation est "catastrophique". Il a présenté une motion de censure contre le gouvernement.

Ce vote et cette défaite historique pour Theresa May plonge le Royaume-Uni dans l’incertitude et suscite de nombreuses questions en France. La date du Brexit est fixée au 29 mars. "Le risque d'un Brexit sans accord s'est accru", a déclaré le président de la Commission européenne Jean-Claude Junker. Il "appelle le Royaume-Uni à clarifier ses intentions dès que possible".

"Jamais le risque de no deal n’a paru aussi élevé", rajoute Michel Barnier, le négociateur en chef de l’Union européenne pour le Brexit. "Notre résolution reste d'éviter un tel scénario mais nous avons la responsabilité d'être lucides. C'est la raison pour laquelle, de notre côté, nous allons intensifier nos efforts pour être préparés à cette éventualité", dit-il. 

Le Medef appelle les entreprises à se préparer "au pire scénario"

Geoffroy Roux de Bézieux, le président du Medef appelle les entreprises françaises à se préparer au "pire scénario, même si le pire n’est pas sûr". En cas de Brexit sans accord, il n’y aurait selon le Medef "ni transition, ni délais, ni dérogation". "Les personnes, les biens, les services et les capitaux ne pourraient plus circuler librement entre l'Europe et le Royaume-Uni", précise le communiqué de l’organisation patronale.

Le Medef rappelle que 300 000 Français travaillent au Royaume-Uni et que 150 000 Britanniques sont installés en France. Selon l’organisation, 30 000 entreprises françaises exportent au Royaume-Uni, dont plus de 3 000 y sont installées.

La France va intensifier ses préparatifs pour un Brexit sans accord

Suite au rejet par le Parlement britannique de l’accord de sortie, la France va intensifier ses préparatifs pour un Brexit sans accord, indique l’Élysée. Le Premier ministre Édouard Philippe réunira jeudi matin "les principaux ministres concernés pour faire le point sur les préparatifs et les accélérer", rajoute la présidence. Cette réunion était prévue avant le vote du Parlement britannique.

Un Brexit dur "serait très négatif pour le Royaume-Uni" et "serait mauvais pour l'Europe, et pour la France, qui est la porte d'entrée" d'une bonne partie des flux entre la Grande-Bretagne et le reste de l'Europe, indique l'Élysée. Le Parlement français doit adopter d’ici la fin de la semaine un projet de loi pour préparer la France à une sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne.

Le ministre des Comptes publics, Gérald Darmanin, s’était déclaré "très inquiet", fin novembre, de la préparation des entreprises françaises à un Brexit dur. "Les douanes se sont préparées depuis des mois", assure le ministère.

"Nous avons demandé le recrutement de 700 douaniers supplémentaires, dont 500 seront à pied d’œuvre dès le 29 mars en cas de Brexit sans accord", rajoute une source à Bercy.

Le secteur financier paré à faire face 

Si le Royaume-Uni sort de l’Union européenne sans accord, "pour les établissements financiers, (les) conséquences nous paraissent toutes gérables", a estimé François Villeroy de Galhau, le gouverneur de la banque de France, lors d'une audition par la commission des Finances du Sénat. "La préparation du secteur financier est aujourd'hui plutôt meilleure que celle des autres secteurs économiques", précise François Villeroy de Galhau.

Les pêcheurs français "en eaux troubles"

Les pêcheurs français redoutent le "no deal". "Ce scénario peut avoir des effets catastrophiques pour la pêche française et européenne", a déclaré Gérard Romiti, le président du Comité national des pêches (CNPMEM). "Si jusque-là nous naviguions dans le brouillard, désormais nous naviguons en eaux troubles", dit-il.  

L'accord rejeté par la chambre des Communes, "permettait néanmoins un retrait ordonné du Royaume-Uni, et instaurait une période de transition, créant les conditions adéquates et nécessaires à la définition d'un accord de pêche et de libre-échange", a estimé le CNPMEM dans un communiqué. 

Pour le CNPMEM, "il est inenvisageable à terme qu'aucun accord sur les conditions d'exercice de notre activité ne soit trouvé." 

J'appelle ainsi la Commission européenne, ainsi que notre gouvernement à entreprendre toutes les actions et démarches nécessaires afin d'anticiper les potentiels et multiples impacts sur nos flottes, nos communautés et sur la durabilité des ressources halieutiques, qu'emporterait une sortie sans accord du Royaume-Uni le 29 mars", rajoute Gérard Romiti. 

Les exportateurs de vins et spiritueux souhaitent une "solution politique alternative"

Le rejet de l’accord de retrait de l’Union européenne ne rassure pas non plus les exportateurs français de vins et de spiritueux. Ils réclament une "solution politique alternative" d'ici le 29 mars. La décision d’opter pour un Brexit sans accord "pourrait s'avérer lourde de conséquences pour l'économie et les citoyens des deux parties", indique Antoine Leccia, le président de la Fédération des exportateurs de vins et spiritueux de France (FEVS).

La Grande-Bretagne est le deuxième client de la France dans ce secteur, juste derrière les États-Unis. 281 millions de bouteilles de vins et d’alcool ont été expédiées au Royaume-Uni en 2017, ce qui représente 1,32 milliards d’euros.  "Mais la France est également un importateur important de spiritueux britanniques", souligne la FEVS.

"Ce vote porte préjudice à une relation commerciale historique et fructueuse entre nos deux pays. Il place également toutes nos entreprises dans une situation d'incertitude totale sur les règles qui devront régir le commerce bilatéral à compter du 30 mars 2019", ajoute la FEVS dans un communiqué.

La filière agricole serait obligée de trouver une nouvelle stratégie 

En plus de la filière vins et spiritueux, plus généralement c’est le secteur de l’agriculture et de l’alimentaire qui serait particulièrement exposé en cas d’un Brexit sans accord.  "D’abord parce que le Royaume-Uni est le troisième client du secteur agricole français. Il dégage un excédent bilatéral vis-à-vis du Royaume-Uni d’environ 3 milliards d’euros en moyenne chaque année", explique Thierry Pouch, chef du service des études économiques de l’Assemblée permanente des chambres d’agriculture à Paris.  

En première ligne en cas de "no deal", les produits laitiers et surtout les producteurs de fromages. Les produits laitiers représentent un excédent commercial estimé entre 700 et 800 millions. Mais aussi le secteur des fruits qui avoisine les 200 millions d’euros d’excédent commercial, en particulier les pommes, "un secteur qui a conquis le marché britannique depuis de nombreuses années", précise Thierry Pouch. "C’est donc une perte potentielle en termes de performance à l’exportation, en termes de chiffres d’affaire à l’exportation qui va obliger les acteurs économiques, en particulier dans les régions du grand Ouest, à redéployer une stratégie, soit de conquête du marché intérieur hexagonal, soit du marché intracommunautaire, soit de trouver de nouvelles débouchés dans des pays tiers pour ne pas être confronté à une surproduction qui risque de peser sur les prix", explique Thierry Pouch. La Normandie et la Bretagne sont particulièrement concernées, elles exportent beaucoup vers le Royaume-Uni. Le risque étant une chute des prix en France et des conséquences sur les performances économiques des exploitations agricoles françaises.

Un report du Brexit, "juridiquement, techniquement, c’est possible"

"Pour le moment, la situation au moment où nous parlons, ni Theresa May ni vraiment Jeremy Corbyn, le chef des travaillistes, ne se sont prononcés en faveur d’un nouveau référendum. C’est le cas de Farage, c’est le cas de certains travaillistes, c’est le cas de la Première ministre d’Écosse mais cette hypothèse reste une hypothèse. Ça n’est pas à nous Français, Européens, de dire aux Britanniques ce qu’ils doivent faire. Ce que nous pouvons leur dire c’est : dépêchez-vous, parce que le 29 mars c’est demain", a déclaré, Nathalie Loiseau, la ministre chargée des Affaires européennes, ce mercredi sur France Inter.

Sur un éventuel report de la date du 29 mars, Nathalie Loiseau a indiqué qu'"au moment où on en parle, ce n’est aussi qu’une hypothèse" mais que _"juridiquement, techniquement c’est possible"_. Mais dans ce cas, elle pose une question : "Pour combien de temps et pour quoi faire". La ministre a ajouté que la France et les Européens "se préparent à une absence d’accord".

"En cas d'absence d'accord, on sera prêt c'est notre responsabilité politique de faire en sorte que les Français qui reviendraient du Royaume-Uni s'ils le souhaitaient, les Britanniques qui vivent en France dont on apprécie qu'ils vivent chez nous et les entreprises qui travaillent avec le Royaume-Uni ne soient pas impactés par une absence d'accord", a exposé la ministre. 

"La France a un excédent commercial vis-à-vis du Royaume-Uni, notre objectif c'est de garder des relations étroites avec le Royaume-Uni, ce qui est dans l'intérêt de tout le monde, s'ils veulent sortir qu'ils sortent, s’ils veulent rester ils sont les bienvenus", a lancé Nathalie Loiseau.

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