Le trading à haute fréquence, kesaco ?

Il s’agit de négocier, acheter et vendre des actions à très grande vitesse. Cette forme ultra-rapide de trading se développe et accélère depuis le début des années 2000 et surtout depuis Mifid1, la première directive concernant les marchés d’instruments financiers, qui fait notamment des Bourses des entreprises privées.

Le trading à haute fréquence représente aujourd’hui 40% des ordres passés sur la bourse européenne, 50% en France, 70% aux Etats-Unis.

Tous ces ordres partent d’ordinateurs ultra-puissants, positionnés au plus près des serveurs des marchés car le temps est la donnée majeure. Il se mesure en millièmes de secondes. Ainsi un nouveau câble est en construction sous l’Atlantique, qui permettra aux traders à haute fréquence de gagner 5 millisecondes. 40 fois moins qu’un clignement d’œil. L’objectif : gagner quelques dixièmes de centimes à chaque transaction, d’où l’intérêt de la vitesse qui transforme ces petits gains en grosse somme.

Les machines lancent automatiquement les ordres d’achat et de ventes en fonction des informations reçues et interprétées par les machines : résultats d’entreprise, évolution d’autres actions etc.

Pas d’intervention humaine à ce niveau, celle-ci intervient en amont. Des ingénieurs diplômés de grandes écoles comme Polytechnique invente des formules mathématiques très élaborées, des algorithme, en fonction de la stratégie de leur société. Cela peut être une entreprise spécialiste du trading haute fréquence, ou une banque par exemple, puisque la plupart des acteurs financiers se mettent à ce genre de méthodes. Les algorithmes permettront aux ordinateurs de réagir de la façon souhaitée aux informations qu’ils recevront. Ils sont généralement brevetés, valent très cher et n’ont qu’une durée de vie limitée. Aux Etats-Unis certains sont allés jusqu’à dérober des algorithmes pour les monnayer à prix d’or.

Utile ou dangereux ?

Le trading haute fréquence est montré du doigt surtout depuis le « flash crash » du 6 mai 2010. En dix minutes, la bourse de New york perd 9%, et Chicago finit par mettre fin à la cotation. Un rapport de la Sec, le gendarme boursier américain, met en cause, notamment le trading algorythmique. Certains n’hésitent pas à prédire le pire, comme Joe Saluzzi, trader « classique » aux Etats-Unis : « coup de chance, quand les différents flash crash se sont produits, aux Etats-Unis, ou récemment en Inde, les autres marchés étaient fermés ou ils n’ont pas réagi. Mais un jour il peut très bien y avoir une contamination des marchés. Et là les acteurs financiers, les bourses, et les régulateurs, ne pourront pas dire « on ne nous a pas prévenus. » Pour simplifier, deux points de vue s’affrontent sur le trading haute fréquence.

POUR

Remco Lenterman, président de FIA European principal association, le lobby européen du trading haute fréquence
Remco Lenterman, président de FIA European principal association, le lobby européen du trading haute fréquence © radio-france

Ceux qui l’utilisent, comme Remco Lenterman , président d’une entreprise de trading, IMC, et du principal lobby du secteur, FIA European principal association. Pour lui « les marchés n’ont jamais été aussi rapides, aussi peu cher, aussi transparents et aussi efficaces. » Sa thèse : le trading à haute fréquence rend le marché plus fluide, plus « liquide », à cause de sa vitesse et du coût réduit des transactions. On parvient donc à des prix de vente et d’achat plus proches de la valeur réelle de l’action ou du titre négocié. L’automatisation rend le secteur financier plus petit et donc moins onéreux pour les consommateurs. Remco Lenterman utilise parfois une métaphore aérienne pour son activité : « quand ils apprennent que leur avion vole et atterrit en pilotage automatique, les gens peuvent avoir peur. Mais dans l’aérien comme sur les marchés, l’automatisation apporte en fait plus de sécurité. » Par la voix de leur lobby, les traders à haute fréquence rejettent les accusations qui les rendent responsables de la volatilité du marché et de certaines fraudes.

CONTRE

Corrélation entre les variations de l’indice américain S&P 500 et le prix des matières premières (janvier 07 - octobre 11)
Corrélation entre les variations de l’indice américain S&P 500 et le prix des matières premières (janvier 07 - octobre 11) © CNUCED

Selon ses détracteurs, le trading à haute fréquence rendrait les marchés moins stables, plus volatils. C’est un peu ce que dit David Bicchetti, économiste à la CNUCED. Il est l’auteur avec Nicolas Maystre d’une étude qui démontre l’évolution désormais parallèle du prix des actions et du cours des matières premières. Ce, alors que les fondamentaux sont complètement différents : l’offre et la demande pour les matières premières, les résultats et données financières pour les entreprises. Selon le chercheur, les deux courbes subissent les mêmes variations à quelques secondes d’intervalle. « La preuve qu’aujourd’hui les marchés financiers et l’économie réelle sont déconnectés. C’est malsain » , estime l’économiste.

Autre accusation faite au trading à haute fréquence, celle de son coût, lié aux investissements technologiques qu’elle demande, à la fois chez les acteurs mais aussi chez les régulateurs et les sociétés boursières.

Plus grave, une erreur mathématique ou un bug informatique peuvent provoquer un tsunami sur les marchés. Ça a été le cas lors d’un krach du 6 mai, mais aussi par exemple pour Knight capital en août dernier. L’opérateur de trading à haute fréquence a utilisé un logarithme visiblement erroné qui lui a fait perdre 440 millions d’euros en 40 minutes. L’Etat a du mettre la main à la poche pour le refinancer. Une instabilité qui décourage les investisseurs plus lents. Ils perdent confiance et risquent de sortir perdants de la course de vitesse. Adieu, petits porteurs : il y a quelques mois ils étaient complètement absents de la bourse américaine. En Europe leur part est devenue très faible dans l’ensemble des transactions. Ils préfèrent parfois les marchés « de gré à gré » à la Bourse. C’est ce qui fait dire à Benoît Lallemand, analyste au sein de l’association Finance Watch : « le trading à haute fréquence est un virus qui menace de tuer l’organisme dans lequel il se trouve. »

Cette fuite des investisseurs est un des éléments à l’origine du nouveau marché mis en place chez Nyse Euronext. Un marché censé permettre à tous les investisseurs de pouvoir bénéficier des meilleurs prix

Enfin le trading à haute fréquence faciliterait aussi certaines fraudes, selon les gendarmes boursiers. Il permettrait par exemple de manipuler les cours en trompant les autres opérateurs sur ses intentions.

Exemple : j’ai une action X en portefeuille. Je lance des milliers d’ordres d’achat de cette même action X. Conséquence, le prix grimpe. J’annule mes ordres d’achat et revend mon action X au prix fort.

90% des ordres de trading haute fréquence sont annulés avant que la transaction n’ait lieu. Ce n’est pas une preuve de fraude, mais ça peut être un indice dans certains cas.

Gendarmes boursiers et régulateurs contre robots

Les gendarmes boursiers, comme l’autorité des marchés financiers, n’ont pas vu leurs moyens suivre le développement du trading à haute fréquence. L’AMF dispose, par exemple, d’une équipe de 20 personnes pour surveiller les transactions, 2 ingénieurs pour mener des enquêtes. Actuellement trois sont en cours sur du trading algorithmique. Une seule a abouti à des sanctions aujourd’hui. Elle concernait une société de trading néerlandaise qui s’est vu condamner à 10 000 euros d’amende, 45 fois moins que l’argent généré lors de sa manipulation. Les enquêteurs soupçonnaient l’entreprise d’avoir manipulé les cours d’Ubisoft, Zodiac, ou encore Hermès.

Les sociétés de bourse aussi ont leurs équipes de surveillance, mais elles n’ont pas intérêt à freiner outre mesure le trading à haute fréquence qui représente une grande part de leur clientèle. « D’ailleurs, les traders à haute fréquence ne sont pas à l’origine de la majorité des anomalies », assure Fabrice Péresse , responsable des opérations de marché chez Nyse Euronext à Paris.

Fabrice peresse, directeur des opérations chez NYSE Euronext à Paris. Rue Cambon, une cinquantaine de personnes surveillent les
Fabrice peresse, directeur des opérations chez NYSE Euronext à Paris. Rue Cambon, une cinquantaine de personnes surveillent les © Radio France / Marion L'Hour

En France, une taxe a été discrètement mise en place en août dernier. 0,01 % sur le montant des ordres annulés par un opérateur, si l’opérateur annule 80% des ordres passés lors d’une même séance.

Insuffisant pour les opposants au trading à haute fréquence. Certains veulent aller plus loin encore. L’un des gouverneurs de la BCE, l’autrichien Ewald Nowotny, se dit même favorable à l’interdiction du trading à haute fréquence. Une position intenable, pour la plupart des acteurs, y compris les gendarmes de la bourse.

Pour l’euro député allemand Markus Ferber « impossible d’arrêter le progrès technologique mais il faut le surveiller, c’est pour ça qu’il faut des règles. » Il est justement rapporteur en ce moment de Mifid2, au parlement européen. Une directive qui consacre un chapitre important au trading à haute fréquence. Au programme : des coupe-circuits en cas d’emballement des transactions sur une valeur, une durée minimale de 500 millièmes de secondes avant annulation pour chaque ordre passé, une vérification préalable des logarithmes, un pouvoir renforcé du gendarme boursier…Les discussions sont longues. Lassé d’attendre Berlin a pris de l’avance en votant fin septembre une loi comparable.

Les traders à haute fréquence sont en revanche fermement opposés à tout ce qui les ralentirait sur les marchés. Pour Remco Lenterman, de FIA Principal Traders association « ce serait quasiment la mort du trading à haute fréquence. » S’ajoutent des batailles politiques : Pays Bas et Royaume-Uni plus favorables au trading à haute fréquence, les autres pour la régulation. L’ensemble des pays européens réticents à voir la régulation centralisée à Paris.

Vu les enjeux politiques et financiers, la directive européenne ne devrait voir le jour qu’au printemps l’année prochaine.

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