Selon des propos du PDG du groupe Sanofi, les États-Unis seraient considérés prioritaires dans la livraison de vaccins, si le groupe pharmaceutique français venait à en trouver un efficace. En réalité, en disant cela, le laboratoire cherche surtout à mettre la pression sur l'Europe pour qu'elle s'investisse plus.

"Notre accord avec les États-Unis permet d'avoir accès à un budget. On souhaite que l'Europe s'organise pour faire la même chose", a expliqué le président de Sanofi France, Olivier Bogillot.
"Notre accord avec les États-Unis permet d'avoir accès à un budget. On souhaite que l'Europe s'organise pour faire la même chose", a expliqué le président de Sanofi France, Olivier Bogillot. © AFP / Eric Piermont

America first, vraiment ? Depuis mercredi soir, souffle un vent de panique autour d'une interview du patron du laboratoire Sanofi, Paul Hudson, à l'agence américaine Bloomberg. Dans cet entretien, le directeur général du groupe pharmaceutique français assure que les États-Unis seraient servis en premier, si un vaccin contre le nouveau coronavirus était trouvé, en raison de l'investissement apporté par les Américains. Depuis, les réactions sont nombreuses, dans la classe politique notamment et au sein du gouvernement qui a jugé jeudi matin "inacceptable" cet ordre des priorités.

"Je veux être très rassurant", a très vite embrayé le président de Sanofi France, Olivier Bogillot, expliquant sur franceinfo "que, évidemment, si Sanofi découvre un vaccin efficace contre le Covid-19, il sera accessible à tous". En réalité, c'est surtout un énorme coup de pression que le groupe vient de mettre à la France et à l'Europe, dans cette course au vaccin qui compte une centaine de projets.   

Ce qu'a vraiment dit Paul Hudson à Bloomberg

"Le gouvernement américain a le droit à la plus grosse pré-commande parce qu'il a investi dans un risque", estime Paul Hudson. Selon le PDG de Sanofi, les États-Unis, qui ont élargi leur partenariat avec la société en février, s'attendent, parce qu'ils ont "aidé à fabriquer les doses en prenant un risque" (sous-entendu : un risque financier) à "obtenir les doses en premier".

Si le financement apporté par la Biomedical Advanced Research and Development Authority (BARDA) pour l'un des deux projets de Sanofi – environ 30 millions de dollars – place les États-Unis au premier rang, cette avance ne sera que de quelques jours ou quelques semaines sur le reste du monde, précise M. Hudson à Bloomberg

Ce dernier a également averti que l’Europe risquait de prendre du retard, à moins qu’elle ne rehausse ses efforts pour demander une protection contre la pandémie. "Ne laissez pas l'Europe être laissée pour compte", indique-t-il. Il reconnait même à demi-mot qu'il fait cette annonce pour tenter d'influencer les dirigeants européens : "J’ai fait campagne en Europe pour dire que les États-Unis auront les vaccins en premier (...) C’est comme ça que cela se passera, parce qu’ils ont investi pour essayer de protéger leur population, pour faire redémarrer leur économie."

Indignation de l'Élysée

Dans la foulée, vent de panique en France où la déclaration est jugée choquante, surtout venant d'une entreprise qui perçoit des aides de l'État. "Ce serait inacceptable qu'il y ait un accès privilégié de tel ou tel pays sous un prétexte (...) pécuniaire", s'indigne la secrétaire d'Etat à l'Economie Agnès Pannier-Runnacher. 

Ségolène Royal se dit "choquée" et demande sur France Inter à ce que "la santé soit exclue du marché financier ; ce n’est pas un bien comme un autre". Xavier Bertrand, lui, interpelle Emmanuel Macron sur Twitter : "Il est impensable qu’une entreprise qui a son siège en France et qui bénéficie de crédits d’impôts-recherche [150 millions d'euros chaque année, NDLR] délivre un vaccin aux États-Unis avant nous. Vous devez agir", écrit le président de la région Hauts-de-France. C'est enfin une annonce "sordide" pour l'association Coronavictimes

Indignation jusqu'à l’Élysée, où l'on s’est aussi ému de l’annonce. Emmanuel Macron d'autant plus irrité qu'il tente, depuis le G7 du mois de mars, "de sortir le vaccin des lois du marché", dans un moment où planent l'exécutif revisite les notions de patriotisme économique, re-localisation ou nationalisation. Olivier Véran, le ministre de la Santé, raconte pour sa part avoir appelé dès mercredi soir le PDF de Sanofi Frnace "pour lui demander des explications".

Qu'à cela ne tienne, la présidence a pris contact avec le PDG du laboratoire, dont le siège est en France : Paul Hudson sera reçu la semaine prochaine par le chef de l'État, selon les informations de France Inter. 

Explication de texte par le patron français de Sanofi

Dès hier après-midi, Sanofi France, contactée par le ministère de l'Économie, répondait à Bercy qu'il s'agissait "d'un malentendu". Mais devant l'émoi suscité et face au torrent de réactions, Olivier Bogillot, le président de Sanofi France s'est donc exprimé en personne pour corriger le tir. Interviews, jeudi matin, dans plusieurs médias. Et déminage, donc... mais aussi (et surtout) explication de texte. 

Il tente de rassurer ("si Sanofi découvre un vaccin efficace, il sera accessible à tous") et justifie surtout la déclaration de son directeur général par les différences de réglementations et d'engagement, d'un pays ou d'un continent à un autre. 

Les Américains font en sorte "d'accélérer la contrainte réglementaire pour pouvoir mettre [le vaccin] à disposition très vite et il faut absolument que l'Europe fasse la même chose", estime-t-il. "Il faut aussi que des investissements soient faits", ajoute Olivier Bogillot, pour acheter les matières premières, les seringues, les flacons en un temps record. Et là encore, les États-Unis sont en avance sur l'Europe, selon lui.

"Notre accord avec les États-Unis permet d'avoir accès à un budget. On souhaite que l'Europe s'organise pour faire la même chose."

"Si les choses se déroulent de cette manière-là, il n'y a aucune raison que les vaccins ne soient pas disponibles au même moment entre les États-Unis et l'Europe." Bref, c'est un véritable coup de pression.

Un simple projet... pour l'instant

Pour autant, il est peut-être prématuré d'évoquer cette question dès aujourd'hui car le laboratoire n’en est qu’au simple projet de vaccin. En effet, aucun test clinique n'a pour l'instant été engagé et à terme, rien ne dit que Sanofi réussira à trouver un vaccin efficace contre le coronavirus.  

À ce propos, "la question n'est pas 'Qui va bénéficier en premier du vaccin ?' mais 'Qui va trouver en premier un vaccin ?'", a estimé Olivier Véran, ministre de la Santé. "Et je peux vous garantir qu'une fois qu'on aura un vaccin, on fera tout ce qu'il faut pour que les Français, les Européens en bénéficient et, par solidarité, que l'ensemble de la planète puisse en bénéficier" se disant désormais "plutôt rassuré" par les clarifications du patron de Sanofi France après, selon lui, une "phrase maladroite, peut-être sortie de son contexte"

Dans une mise à jour de son article, tard mercredi soir, Bloomberg explique que Sanofi a précisé que la production de vaccins aux États-Unis irait principalement au marché américain et que le reste de la fabrication couvrirait l'Europe et le reste du monde, expliquant aussi avoir "des conversations très constructives" avec les gouvernements français, allemand et les institutions de l'Union européenne.

Enfin, selon les spécialistes du secteur pharmaceutique contactés par France Inter, la priorité donnée au pays financeur est une sorte règle du secteur, même si elle "un peu plus complexe" que la façon dont l'évoque Sanofi, explique à France Inter Carine Milcent, économiste spécialiste des systèmes de santé. Un avantage dont les États-Unis ont en tout cas bien connaissance, ayant lancé d'autres programmes avec d'autres laboratoires, dans le même espoir d'être servis en premier. 

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