À cause de la crise du coronavirus, l'École normale supérieure s'est vue obligée de supprimer ses épreuves orales. Moralité : la part des femmes admises cette année est plus élevée que d'habitude. Mais cette tendance vaut surtout pour la filière littéraire.

En moyenne, entre 2015 et 2019, 54% des admis à l'ENS étaient des femmes, cette année elles représentent 67% des admis.
En moyenne, entre 2015 et 2019, 54% des admis à l'ENS étaient des femmes, cette année elles représentent 67% des admis. © AFP / Daniel Thierry

Est-ce qu'un concours ou un recrutement passé anonymement favoriserait les femmes ? C'est en tout cas ce qui semble se confirmer cette année à l'École normale supérieure (ENS), comme le relatent nos confrères du Monde. À cause de la crise de la Covid-19, l’établissement, comme beaucoup d'autres, n'a pas eu d'autre choix que de modifier ses modalités de concours d'entrée 2020 en supprimant notamment les épreuves orales. L'ENS s'est alors aperçue que la part de femmes admises cette année était plus importante que les précédentes. 

C'est surtout dans les filières littéraires que la tendance est remarquable. À l'École normale supérieure PSL (Paris Science et Lettres), on compte en effet cette année 67 % de femmes parmi les admis aux concours A/L (lettres) et B/L (lettres, sciences sociales et mathématiques) issus des classes préparatoires aux grandes écoles. Entre 2015 et 2019, la part des femmes admises à ces concours était en moyenne de 54 %. À l’ENS Lyon, on compte 71 % de femmes parmi les admis dans la filière "lettres et arts", contre 60 % en 2019. Et sur les 34 admis en "langues vivantes", seulement trois hommes contre une dizaine l'an dernier. 

Alors, avec ou sans oral : les femmes ont-elles plus ou moins leurs chances ?

"Certains se demandent si ce résultat n'est pas lié à ce facteur d'absence des oraux" admet Frédéric Worms, philosophe et directeur adjoint lettres de l’École normale supérieure-PSL, invité du 13/14 sur France Inter ce jeudi. "Mais en réalité, ce résultat est très important, il faut l'étudier, le resituer dans la problématique d’ensemble de la diversité dans les grandes écoles". Pour le directeur adjoint, "_il ne faut pas aller trop vite non plus (...) c_e n'est pas seulement l'oral qui est en cause ici, il y a surement des facteurs liés à la pandémie. On va regarder aussi les changements de cette année sur d'autres sujets : le nombre de boursiers, le nombre de candidats de province". 

Pourtant, la corrélation entre l'absence des oraux et la part plus importante de femmes admises fait tilt chez certains sociologues. Et pour cause : dès l'école primaire, certaines compétences seraient mises en valeur chez les garçons, mais pas les mêmes chez les filles. C'est ce qu'explique Alice Olivier, maîtresse de conférences en sociologie à l’université de Lille, contactée par Le Monde : "Les filles apprennent mieux à correspondre aux attentes de l’école et obtiennent généralement de meilleurs résultats, notamment à l’écrit". De l'autre côté, "Tout au long de leur scolarité, les garçons sont plus souvent interrogés à l’oral, on met davantage en valeur leurs qualités intellectuelles, ils développent davantage de relations avec les enseignants", analyse-t-elle.

Une tendance qui ne vaut pas pour les sciences

En revanche, dans les filières scientifiques, la part des femmes admises est toujours aussi faible, et NormaleSup ne déroge pas à la règle. "En sciences, les statistiques sont stables puisque l’on compte cette année 18 % de femmes admises à l’issue d’une classe préparatoire aux grandes écoles, un chiffre très proche des promotions antérieures (2015-2019)", assure l'École normale supérieure-PSL. La promotion 2020 comptera ainsi environ 28 % de femmes en Sciences et 62 % en Lettres. 

Pour Frédéric Worms, philosophe et directeur adjoint lettres de l’Ecole normale supérieure-PSL, cela confirme qu'il y a d'autres explications à la plus grande part des femmes admises dans son école cette année. "Je crois qu'il ne faut pas en tirer quelque chose sur la capacité féminine dans les oraux en général, mais plutôt sur leur répartition en amont dans le système scolaire."

Si la part des femmes admises est ce qu'elle est, en lettres et en sciences, cela pourrait effectivement être dû au profil des candidats. Dans les classes préparatoires littéraires, il s'agirait majoritairement de femmes. Elles étaient plus de 70 % en 2017, selon les chiffres de l'Observatoire des inégalités. Du côté des filières scientifiques, ce sont les hommes qui sont majoritaires : il n'y avait que 30 % de femmes en 2017, toujours selon l'Observatoire des inégalités. Reste à voir si le retour des oraux aux concours d'entrée de NormaleSup l'année prochaine maintiendra cette tendance, ou si la promo "très féminine" de 2020 restera une "exception Covid". 

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