C'est le pays dernier du classement mondial en matière d'indice de développement humain : au Niger, un enfant sur deux et près de six filles sur dix ne vont pas à l'école. Le gouvernement mise sur un développement numérique encore très timide pour améliorer l'éducation. Reportage à Niamey.

A l'école Tondibiah, à Niamey, au Niger, l'UNICEF a offert 30 tablettes dans le cadre de son programme "mon école numérique" (9 novembre 2019)
A l'école Tondibiah, à Niamey, au Niger, l'UNICEF a offert 30 tablettes dans le cadre de son programme "mon école numérique" (9 novembre 2019) © Radio France / Rémi Brancato

C'est une école publique comme il en existe des dizaines à Niamey. Dans la cour de l'école Tondibiah, les enfants sonnent la fin de la récréation en frappant d'un bout de bois une jante de voiture accrochée à un arbre. Ici, pas d'électricité, excepté dans un bâtiment. L'Unicef y a installé des panneaux solaires et quelques ventilateurs. L'électricité générée permet surtout de charger les 30 tablettes offertes par l'organisation dans le cadre de son programme "mon école numérique" qui concerne dix établissements seulement dans plusieurs régions du pays.

Au programme ce samedi matin, mathématiques : les enfants sont invités à jouer sur une application. L'approche, ludique, anime la classe de CM2 réunie par le directeur. "Je traite les exercices, j'aime bien la tablette", confie cette petite fille. "Cela les motive : l'an passé, on avait 90 élèves au niveau du CM2 et cette année, 118 : des élèves arrivent de partout, même des écoles voisines" se réjouit le directeur Mahamadou Hama Seydou. Mais "beaucoup ne savent pas lire, il y a un problème de niveau" souligne de son côté Halima Gibon, institutrice, qui regrette aussi un manque de formation pour les professeurs.

A l'école Tondibiah, à Niamey, au Niger, l'UNICEF a offert 30 tablettes dans le cadre de son programme "mon école numérique". 9 novembre 2019.
A l'école Tondibiah, à Niamey, au Niger, l'UNICEF a offert 30 tablettes dans le cadre de son programme "mon école numérique". 9 novembre 2019. © Radio France / Rémi Brancato

Pour l'Unicef, le programme, aux moyens limités, entend rendre l'école plus attractive, dans un pays où plus d'un enfant sur deux n'y a pas accès en raison du poids des traditions, de la pauvreté et du manque d'équipements pour une population qui vit à 84% en zone rurale.

Latifa Salissou Hassane, 25 ans, veut promouvoir l'enseignement du code aux jeunes filles

Alors pour favoriser l'accès à l'éducation et plus largement le développement du pays, le gouvernement entend miser sur le numérique. Avec son concours "e-takara", financé en partie par l'Unicef, il récompense chaque année les meilleurs projets numériques portés par des jeunes. Lauréate en 2017, Latifa Salissou Hassane est devenue le symbole de cette génération, surtout après son élection au titre de miss geek Africa 2018, au Rwanda l'an passé.

Des filles, élèves de terminale du lycée Mariama de Niamey, au Niger, suivent une initiation au codage informatique. 7 novembre 2019.
Des filles, élèves de terminale du lycée Mariama de Niamey, au Niger, suivent une initiation au codage informatique. 7 novembre 2019. © Radio France / Rémi Brancato

Depuis, cette étudiante en master 2 "génie logiciel", parcourt les établissements scolaires pour promouvoir l'enseignement du code, y compris pour les filles. Au collège-lycée Mariama, au centre ville de Niamey, où elle a étudié, elle tente de convaincre ce jour-là des lycéennes de terminale, bientôt bachelières.

"On va essayer de faire notre formation au code informatique", avance-t-elle modestement. Pendant près de deux heures, la jeune femme présente un logiciel d'initiation et forme les étudiantes au langage informatique. "On doit faire une calculatrice" explique l'une d'elles, enthousiaste. "Maintenant, on comprend le processus, ce qui est caché derrière les ordinateurs" lâche une autre, tout sourire.

Des vocations semblent même émerger, parmi ces jeunes femmes, plutôt favorisées, qui se destinaient plutôt à des carrières juridiques ou médicales. "Même s'il n'y a pas de postes de codeurs, on va en créer, il faut aider le pays à s'améliorer" commente une lycéenne.

Un grand plan national "Niger 2.0"

"En tant que jeunes filles scolarisées, on a ce devoir d'alphabétiser ces jeunes filles là" défend Latifa, qui estime que le langage informatique est désormais aussi important que tout autre enseignement, y compris au Niger.

Cette vision, Ibrahima Guimba, ministre et conseiller spécial du président nigérien la défend au plus haut sommet de l'Etat. Nommé directeur général de l'ANSI, l'agence national pour la société de l'information, il a lancé le plan "Niger 2.0". Au programme : le développement d'une société nigérienne numérique, un "wakanda" du numérique, en référence au pays africain développé imaginé dans le film "Black Panther".

Ibrahima Guimba, ministre, conseiller spécial du président du Niger en charge de l'information, du numérique
Ibrahima Guimba, ministre, conseiller spécial du président du Niger en charge de l'information, du numérique © Radio France / Rémi Brancato

Connecter les villages reculés du Niger à Internet

Parmi les mesures envisagées, les "villages intelligents" : une connexion Internet dans les villages, y compris les plus reculés. "Connecter les villages, c'est ce qui va permettre à nos enseignants, isolés, de se mettre à niveau et d'améliorer l'éducation de ces jeunes" défend Ibrahima Guimba. Pour l'instant seul le village de Fachi, en plein désert au Nord Est d'Agadez, a été connecté en 2018 et c'est une réussite.

Il entend aussi implanter un campus, à 30 kilomètres au Sud Est de la capitale, au beau milieu de la campagne et des villages de cases pauvres. Dans les anciens locaux de ce centre de recherche agronomique, 15 élèves d'une toute nouvelle école sont déjà installés depuis mi-octobre. 

Codeloccol, première école de code à une quarantaine de kilomètres au Sud Est de Niamey, au Niger
Codeloccol, première école de code à une quarantaine de kilomètres au Sud Est de Niamey, au Niger © Radio France / Rémi Brancato

"On est à Codeloccol, première école 100% dédiée au code au Sahel" avance fièrement le directeur du Cipmen, le centre d'incubation des petites entreprises du Niger, Rouffahi Koabo. L'école s'inspire notamment de l'école 42, basée à Paris, qui laisse les étudiants libres d'apprendre sans professeurs, avec du matériel flambant neuf, et une salle de détente, dotée d'une console de jeux. "Des professionnels interviennent" explique Rouffahi Koabo. 

Les étudiants enthousiastes, venus de tous horizons, y trouvent une formation inespérée. "L'Afrique a besoin des jeunes pour se développer : pourquoi aller à l'étranger pour se former alors que je peux le faire ici ?" sourit cette étudiante.

A Codeloccol, les étudiants ont une salle de détente, sur le modèle de "l'école 42" parisienne
A Codeloccol, les étudiants ont une salle de détente, sur le modèle de "l'école 42" parisienne © Radio France / Rémi Brancato

Une déscolarisation massive, surtout pour les filles

Mais au Niger, les enjeux sont colossaux, en matière d'éducation. Plus d'un enfant sur deux n'a pas accès à l'école, près de six filles sur dix. Intimement lié au phénomène de déscolarisation, le mariage précoce atteint des records, avec trois quarts des filles mariées avant 18 ans, et 25% avant 15 ans.

"Le mariage des enfants est l'une des plus colossales violations des droits à l'éducation et à la protection des enfants" dénonce Ilaria Carnevali, représentante adjointe de l'Unicef au Niger. "Si davantage de filles vont à l'école, plus de filles seront protégées du mariage précoce, ce qui aura aussi une retombée positive sur la malnutrition et la santé des enfants" explique-t-elle inlassablement.

Ce plaidoyer, le gouvernement du Niger l'a entendu. Il l'affiche en tout comme une priorité, depuis l'annonce d'un plan national pour la scolarisation des filles fin 2017 par le président Mahamadou Issoufou. Parmi les mesures : l'interdiction pour les directeurs d'école de refuser des filles dans les établissements et des sanctions pour ceux qui les rejettent au retour de grossesse.

Le programme de scolarisation des filles, miné par les enjeux sécuritaires

Mais l'application du plan est compliquée. "Les parents refusent de scolariser leurs filles, car elles doivent contribuer au travail du ménage" explique, au ministère de l'Éducation, la directrice de la scolarisation des jeunes filles, Mariama Chipkaou. "Par exemple, dans les villages où il n'y a pas d'eau, ce sont les filles qui doivent faire des kilomètres pour aller en chercher" détaille-t-elle. Conséquence : elles ratent les premières heures de cours et décrochent plus facilement. Alors Mariama Chipkaou tente, malgré tout, de mettre en place ce plan du président avec ses équipes locales, dans les régions, lors de sensibilisation des communautés et des parents.

Mariama Chipkaou, directrice de la scolarisation des jeunes filles, au ministère de l'éducation primaire du Niger
Mariama Chipkaou, directrice de la scolarisation des jeunes filles, au ministère de l'éducation primaire du Niger © Radio France / Rémi Brancato

Les décrets d'application du plan présidentiel prévoit ainsi des sanctions pour les directeurs d'école ou les professeurs qui refusent la scolarisation des filles, et notamment à leur retour de grossesse.

Mais le budget ne suit pas, tous les villages n'ont pas pu être touchés en deux ans. "Nous n'avons pas les moyens" regrette-t-elle, car "aujourd'hui la priorité des priorité est d'assurer la sécurité : il y a Boko Haram et la situation sécuritaire aux frontières du Mali et du Burkina Faso et devant cette situation, il est difficile de respecter les priorités budgétaires".

Après Boko Haram, depuis quelques mois les exactions des groupes terroristes qui sévissent au Burkina ou au Mali débordent largement dans les régions du Niger, voisin. Les écoles sont de plus en plus menacées, voire attaquées. Dans leur viseur, la scolarisation des filles est particulièrement mise à mal.

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