France Inter donne la parole aux enseignants. Leur état d'esprit en ce début d'année scolaire, leurs espoirs, leur message à Jean-Michel Blanquer et malgré tout... De l'Isère à Paris, du public au privé, de la maternelle au lycée... Paroles de profs "stylos rouges".

Après cette année scolaire 2018-2019 mouvementée, la rentrée 2019-2020 s'annonce elle aussi difficile dans les écoles élémentaires comme dans les collèges et lycées
Après cette année scolaire 2018-2019 mouvementée, la rentrée 2019-2020 s'annonce elle aussi difficile dans les écoles élémentaires comme dans les collèges et lycées © Radio France / Julien Mougnon

Réforme du lycée, grève des correcteurs, Parcoursup : après cette année scolaire 2018-2019 mouvementée, la rentrée 2019-2020 s'annonce elle aussi difficile dans les écoles élémentaires comme dans les collèges et lycées. Nous avons demandé à des enseignants qui font tous partie du mouvement de protestation des "Stylos rouges" comment ils appréhendaient cette nouvelle rentrée.

Ces enseignants, syndiqués ou pas, s'étaient mobilisés au mois de décembre, deux mois après les "gilets jaunes", pour exprimer leur mécontentement quant à leurs conditions de travail et à leurs faibles salaires. Loin de se satisfaire des mesures et annonces de l'Éducation nationale, ces hommes et ces femmes semblent plus que jamais en colère face à ce qu'ils considèrent comme une absence d’écoute du côté du ministère.

Pascal, directeur d'école dans l'Isère : "Je sais que dès lundi, des collègues que l'on a traités comme des pions seront en arrêt maladie"

Pascal Chiristian, 42 ans, est enseignant depuis 18 ans dont 13 ans en tant que directeur.  Son salaire est de 2150 euros net, prime de direction comprise (à savoir 166 euros).

Pascal Chiristian, 42 ans, directeur d'école élémentaire de 8 classes et 200 élèves dans l'Isère.
Pascal Chiristian, 42 ans, directeur d'école élémentaire de 8 classes et 200 élèves dans l'Isère. © Radio France / Pascal Chiristian

Son état d'esprit pour cette rentrée : "Je suis très en colère. Les affectations d'enseignants sont gérées par les ressources humaines de l'inspection académique. Ils ont déplacé la collègue avec qui je travaillais en binôme depuis quatre ans, pour la mettre dans l'autre école maternelle du même village... On marche sur la tête ! C'est une gestion déshumanisée et purement comptable. Je vais devoir gérer l'arrivée d'un nouveau alors que tout fonctionnait bien. En plus, comme l'an dernier, je n'ai plus d'aide pour gérer l'administration, depuis la suppression des emplois-aidés. Mes conditions de travail se sont dégradées, je le sens dans vie de tous les jours, ma compagne ne me voit plus jamais rentrer tôt. Je sais que dès lundi, des collègues que l'on a traités comme des pions seront en arrêt maladie"

Mes conditions de travail se sont dégradées, je le sens dans vie de tous les jours, ma compagne ne me voit plus jamais rentrer tôt.

Un motif d'espoir : "J'ai peu d'espoir. On aura peut-être une augmentation de salaire mais il faut aussi que nos conditions de travail s'améliorent à la rentrée, j'espère que ça va bouger."

Son message à Blanquer : "Le ministre avait dit que selon lui une société qui traite bien ses enseignants est une société qui va bien. Alors, notre société doit se porter bien mal... Il a quand même dit qu'il fallait que les jeunes profs bénéficient de la prime d'activité pour pallier les salaires trop bas ! Par ailleurs, c'est bien beau de faire des annonces sur les classes de CP dédoublées : dans mon école, des classes ferment et les grandes sections vont être 32 par classes..."

Océane, enseignante à Troyes : "Je suis encore plus remontée qu'à la fin de l'année scolaire"

Océane Cazauran, 32 ans, est enseignante en lycée professionnel à Troyes. Elle est prof de français et d'histoire-géographie depuis 10 ans. Son salaire est de 1890 euros net.

Océane Cazauran, 32 ans, enseignante en Lycée professionnel à Troyes.
Océane Cazauran, 32 ans, enseignante en Lycée professionnel à Troyes. © Radio France / Océane Cazauran

Son état d'esprit pour cette rentrée : "Je suis remontée plus encore qu'à la fin de l'année scolaire. J'ai choisi de travailler en lycée professionnel par vocation. C'est un choix pour moi de travailler avec des élèves qui n'aiment pas l'école ou qui sont en difficulté. La réforme du lycée vient tout casser. Les programmes ont été faits à la va-vite dans les matières générales. On enlève des heures aux élèves dans des matières où ils en ont le plus besoin. À partir de cette rentrée, ils n'ont plus que 45 minutes de français et 45 d'histoire en CAP ! Comment voulez-vous former correctement des élèves à devenir des citoyens s'ils ont si peu de temps pour connaitre leur langue et leur histoire ? La seule chose qui compte dans cette réforme, c'est de former des salariés prêts à l'emploi, même si l'on en fait des tacherons."

C'est un choix pour moi de travailler avec des élèves qui n'aiment pas l'école ou qui sont en difficulté. La réforme du lycée vient tout casser.

Un motif d'espoir : "L'espoir, ce sont les élèves qui me le donnent tous les jours. C'est pour eux que je continue à travailler."

Son message à Jean-Michel Blanquer : "Le ministre dit 'ma porte est ouverte'. En réalité, c'est à lui de venir voir ce qui se passe dans nos classes."

Lydia, prof à Riom : "Le bac passé à Clermont-Ferrand n'aura plus la même valeur que celui passé à Paris"

Lydia Pichot, 48 ans est enseignante depuis 18 ans. Elle est professeure d'histoire-géographie dans un lycée privé à Riom, dans le Puy-de-Dôme. Son salaire actuel est de 2000 euros net.

Lydia Pichot, 48 ans, est enseignante depuis 18 ans.
Lydia Pichot, 48 ans, est enseignante depuis 18 ans. © Radio France / Lydia Pichot

Son état d'esprit pour la rentrée : "Cet été, j'ai acheté pour 200 euros de livres à mes frais pour travailler sur les nouveaux programmes. On ne demande pas au personnel soignant d'acheter le matériel pour soigner les gens... Mon salaire n'augmente pas, avec l'inflation, je touche même moins que l'an passé. Je suis démotivée et je sens que je ne vais pas tarder à changer de métier. Avec cette réforme du bac, je me sens très déçue et en colère. Je suis très mal à l'aise vis-à-vis de mes élèves. Cette réforme va creuser les inégalités : le bac passé à Clermont-Ferrand n'aura plus la même valeur que celui passé à Paris. On va mentir aux élèves. Dans ces conditions, l'école ne peut plus jouer son rôle d'ascenseur social. On n'est plus dans un travail de transmission, on est dans la fabrication d'exécutants nécessaires sans esprit de contradiction."

La réforme du bac va creuser les inégalités

Un motif d'espoir : "J'ai bon espoir que les parents se saisissent de cette réforme du bac, qu'ils comprennent à la rentrée ce qui se joue concrètement pou leur enfants."

Son message à Blanquer : "Qu'il nous entende et qu'il nous respecte."

Damien, enseignant en Seine-Saint-Denis : "La France est le pays d'Europe où les enseignants sont le moins bien payés"

Damien Abou Chakra, 33 ans, enseignant dans des écoles maternelles et élémentaires de Clichy-sous-Bois, Aulnay-sous-Bois et Sevran. Après avoir exercé comme travailleur social, il est devenu professeur des écoles il y a 5 ans. Son salaire est de 1900 euros net, avec la prime de 150 euros accordée aux enseignants en REP+ (zone d'éducation prioritaire).

Son état d'esprit pour la rentrée : "Je reprends mon poste de remplaçant dans les mêmes établissements en Seine-Saint-Denis. Je me sens combatif, il va falloir parce que de nombreuses menaces planent sur notre profession. À mon sens, le plus gros enjeu pour nous est l'augmentation des salaires. Les enseignants sont vraiment trop mal payés. La France est le pays d'Europe qui paie le plus mal ses enseignants. Si je n'exerçais pas en REP +, je serais payé 1750 euros... Nous n'avons pas de mutuelle, pas de médecine du travail. Sur de nombreux points, l'État, notre employeur, est hors la loi."

Il faut agir rapidement sur les salaires, pour que le métier d'enseignant continue à attirer les jeunes.

Son motif d'espoir : "Mon espoir, c'est que mes élèves deviennent de bonnes personnes."

Son message à Jean-Michel Blanquer : "Il faut agir rapidement, notamment sur les salaires, pour que le métier d'enseignant continue à attirer les jeunes."

Daniella, enseignante près de Mulhouse : "Je suis très heureuse de retrouver mes élèves mais dans quelles conditions ?"

Daniella (cette enseignante a préféré s'exprimer anonymement), 38 ans, enseignante en sciences de la vie et de la terre dans un collège rural proche de Mulhouse. Elle travaille depuis 12 ans et touche 1875 euros net par mois.

Son état d'esprit pour la rentrée : "Je suis mitigée. Je suis très heureuse de retrouver mes élèves et d'en rencontrer de nouveaux. J'enseigne dans une matière que les élèves affectionnent, mais dans quelles conditions... Cela demeure une inquiétude. J'enseigne dans un collège rural où des classes vont être supprimées cette année. À la rentrée, les élèves de SEGPA (élèves présentant des difficultés d'apprentissage graves et durables), seront accueillis dans des classes déjà bien remplies. Il sera impossible pour les professeurs de les inclure correctement. Du côté des personnels en situation de handicap (c'est mon cas), ce que l'on constate c'est une totale inégalité de traitement en fonction du territoire ce qui n'est pas normal. Je continue à faire deux heures de route par jour malgré les préconisations du médecin. Dans la plupart des entreprises privées, je pourrais bénéficier d'un temps partiel mais pas dans l'Éducation nationale." 

Nous sommes fatigués de nous battre juste pour pouvoir faire notre travail.

Son motif d'espoir : "Je me sens utile à enseigner à mes élèves une matière qui leur fait découvrir leur corps et leur environnement."

Son message à Jean-Michel Blanquer : "Nous sommes fatigués de nous battre juste pour pouvoir faire notre travail."

Romaric, enseignant à Marseille : "Avec la réforme des retraites, les enseignants risquent de perdre presque 400 euros"

Romaric Giacomino, 35 ans, est enseignant depuis 3 ans dans un collège privé à Marseille. Il est professeur de mathématiques et de physiques-chimie. Il perçoit 1336 euros. Il a repris son travail d'enseignant après plusieurs années dans un autre domaine. 

Romaric Giacomino, 35 ans, est enseignant depuis 3 ans dans un collège privé à Marseille.
Romaric Giacomino, 35 ans, est enseignant depuis 3 ans dans un collège privé à Marseille. © Radio France / Romaric Giacomino

Son état d'esprit pour la rentrée : "Je suis surmotivé. Je travaille avec des élèves qui ont pour beaucoup des problèmes de santé. Cela va de l'autisme à la phobie scolaire en passant par l'hyperactivité. Sur une classe de 20 élèves, 14 sont victimes de troubles. C'est parfois difficile mais humainement génial, on ne fait pas ça pour l'argent. Lorsque l'on est enseignant, si l'on ne s'investit pas dans son travail, on ne peut pas faire du bon boulot. Par ailleurs je travaille à 150 kilomètres de chez moi.

Au-delà de l'intérêt de mon travail à proprement parler, je suis inquiet. Si on prend le projet de réforme des retraites par exemple, les enseignants risquent de perdre jusqu'à 400 euros ! Et il y a malheureusement bien d'autres sujets d’inquiétude, comme l'obligation de formation ou la libre parole des enseignants, remise en cause par l'article 1 de la loi sur l'école de la confiance."

Son motif d'espoir : "Les enseignants sont très mobilisés donc notre ministre va bien finir par faire quelque chose. Et cette fois-ci, ce sera avec nous."

Son message à Jean-Michel Blanquer : "On a besoin de deux choses : d'un salaire décent et de respect."

Julie, enseignante près de Poissy : "Le ministre communique sur les classes dédoublées mais dans les autres classes, on a parfois 34 élèves"

Julie Baux, 38 ans, enseignante de CE2 dans une école élémentaire prés de Poissy.
Julie Baux, 38 ans, enseignante de CE2 dans une école élémentaire prés de Poissy. © Radio France / Julie Baux

Julie Baux, 38 ans, enseignante de CE2 dans une école élémentaire prés de Poissy. Elle exerce depuis 15 ans et son salaire est de 1950 euros net. 

Son état d'esprit pour la rentrée : "Je suis motivée pour mes élèves. Pendant les vacances, j'ai préparé pleins de projets pour embarquer les élèves décrocheurs et aussi garder les bons élèves. Je suis par ailleurs très en colère contre notre ministre. Je suis fatiguée de l'entendre faire des promesses qu'il ne tient pas. Il fait des discours pour plaire à l'opinion publique mais dans les faits, ses décisions ne vont pas dans le bon sens pour l'école. Par exemple, il parle beaucoup des classes de 24 élèves en CP et CE1... Mais à effectifs constants, elles ont pour conséquence que dans les classes suivantes et précédentes, il y a jusqu'à 34 élèves."

Son motif d'espoir : "On a bien constaté que les grèves au moment du bac ont vraiment fait peur au ministère. Il y a des moyens d'agir, de faire changer les choses. On ne baissera pas les bras, on va trouver un moyen d'être entendus, pour nous et pour les élèves."

Son message à Jean-Michel Blanquer : "Monsieur le ministre, quand nous écouterez-vous enfin ?"

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