Les pédagogies alternatives, type Freinet ou Montessori, laissent les élèves suivre leur élan naturel face à un panel d'activités. Si on retrouve l'influence de ces pédagogies en maternelle, la suite de la scolarité en France reste très verticale. Pourquoi ?

Enfant avec un cartable bien lourd
Enfant avec un cartable bien lourd © Getty / Malte Mueller

Point commun et différences des pédagogies Freinet et Montessori

Olivier Houdé est directeur du laboratoire de psychologie du développement et de l’éducation de l’enfant du CNRS. Il précise au micro d'Ali Rebeihi dans Grand bien vous fasse: _"_Ces deux méthodes éducatives sont basées sur "l'élan vital" des enfants : laisser les élèves suivre leur élan naturel face à un panel d'activités, les laisser déployer leurs compétences à leurs rythmes. Cet "élan vital" n'est pas nouveau : déjà au siècle des Lumières, le philosophe de l’éducation John Locke disait déjà "il faut partir de l'élan spontané des enfants". 

Les enfants seront alors motivés pour apprendre, et s'ils sont motivés, ils s'autodisciplineront. Dans une classe, l'enseignant doit "en quelque sorte greffer les apprentissages scolaire (lire, écrire, compter, raisonner, respecter autrui) sur des projets qui motivent l'enfant" explique Olivier Houdé. 

Qu'est-ce qui les différencie ? "La méthode Montessori insiste beaucoup sur l'apprentissage par le jeu, alors que Freinet insiste davantage sur le travail : faire de la comptabilité c'était apprendre les mathématiques, faire du jardinage, c'était apprendre la botanique et les sciences, faire de l'imprimerie, c’était apprendre le français, etc"

Des pédagogies dont s'inspire l'Education Nationale

Aujourd'hui, les valeurs de créativité, d'indépendance, de motivation sont de plus en plus mises en avant. Même dans l'enseignement traditionnel, les principes de l'enseignement personnalisé commencent à infuser : Jean-Michel Blanquer invite d'ailleurs les enseignants à "s'inspirer de l'esprit Montessori"

Il existe bien sûr des collèges et des lycées Montessori / Freinet, mais ils sont peu nombreux. Et à l'Education Nationale, après les classes maternelles, l'enseignement redevient très vertical. 

Pourquoi les principes fondateurs de Freinet et Montessori sont si peu présents dans l'Education Nationale après la maternelle ?

Les invités présents sur le plateau d'Ali Rebeihi y voient des raisons variées :

  • On associe trop ces pédagogies au jeu

Olivier Houdé : "On associe plutôt ces pédagogies nouvelles à l'école maternelle, en se disant que 'c'est l'époque du jeu', l’époque aussi où les enfants peuvent découvrir en petits groupes. Plus on va vers le primaire, le secondaire, l'université, et plus on va vers des cours magistraux, verticaux : c'est le prof qui donne l'information à l'élève ; l'élève est passif face au prof et au tableau noir. C'est exactement ce qu'il ne faut pas faire ! Il faudrait continuer cette pédagogie après l"

  • Il faudrait aussi que les profs aient confiance en eux 

Olivier Houdé : "Il faut un peu d'audace pour mettre les enfants en groupes, les laisser travailler de façon autonome, et en même temps être vigilant à chacun d'entre eux. On dit parfois que ces pédagogies sont faites pour une école égalitaire. Je ne crois pas au concept d'égalité : tous les enfants ne sont pas pareils, il faut en tenir compte. Il faut être attentif aux différences d'apprentissage qu'ont les enfants. L'un sera plus rapide en lecture, l'autre plutôt en maths... Chacun aura son fil d'apprentissage". 

  • La faisabilité des moyens de l'Education Nationale

Ces méthodes éducatives privilégient des cours donnés à des tranches d'âges plutôt que des âges précis : Olivier Houdé a par exemple donné des cours en Belgique, dans une classe Freinet, pour des enfants de 5 à 8 ans. "Chaque enfant évoluant à son rythme, on pouvait avoir une pédagogie individualisée. Le découpage année par année est très arbitraire par rapport au développement cognitif de l'enfant, qui est beaucoup plus dynamique, non linéaire, fulgurant. Certains iront moins vite ou vont régresser.." Appliquer ces méthodes en primaire ou secondaire, ça voudrait dire avoir trois professeurs ensemble dans une classe, se répartissant les tâches, et ainsi tout au long de la scolarité". 

Sébastien Bohler, journaliste à Cerveau & Psycho (à lire le numéro dédié au sujet) observe également l'aspect financier des choses : la mise en place de ces pédagogies "pour un grand nombre de niveaux au primaire, ça suppose des formations... donc ça suppose un budget". 

  • Des niveaux d'apprentissages standardisés

Sébastien Bohler : "Quand on arrive au collège et au lycée, les examens approchent - et ils sont standardisés : comment accepter d'avoir des élèves qui arrivent avec des compétences qui ont été développées de façon diverse et hétéroclite ? 

  • La pédagogie quasi absente lors des recrutements

Thibaut de St Maurice, aujourd'hui chroniqueur à France Inter, a été auparavant professeur de philosophie. Il retient de son expérience un autre facteur : la façon dont aujourd'hui sont recrutés les professeurs d'enseignement secondaire (collèges et lycées). "On les recrute sur une formation disciplinaire essentiellement. On recrute un prof de math par exemple sur un niveau en mathématiques (c'est important évidemment) mais pas sur leur capacité pédagogique. Ce n'est qu'après le concours qu'on a une formation pédagogique... qui est toujours un peu accessoire - même si ça a un peu changé".

Le philosophe résume cela :

Au fond, il y a un débat structurant en France : savoir si le prof doit participer à l'éducation ou d'abord participer à une instruction. C'est le vieux débat entre éducation nationale et instruction publique. 

Aller plus loin

ECOUTER Grand bien vous fasse sur les pédagogies alternatives

LIRE L’intelligence humaine n’est pas un algorithme d'Olivier Houdé, ou encore, du même auteur L'école du cerveau 

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