Après le début du déconfinement, la reprise des cours se poursuit cette semaine, avant une nouvelle vague dans les collèges lundi prochain. Quelles sont les conditions pédagogiques de cette reprise ? Éléments de réponse avec Stanislas Dehaene, président du conseil scientifique de l'Éducation nationale.

Les écoles ont commencé à accueillir des élèves depuis mardi
Les écoles ont commencé à accueillir des élèves depuis mardi © AFP / Mathieu Menard / Hans Lucas

FRANCE INTER : Le conseil scientifique de l'Éducation nationale a-t-il été consulté pour cette reprise ?

STANISLAS DEHAENE : "Oui, bien sûr. Il a été consulté. Il a été mobilisé, il a fourni un document de recommandation pédagogique pour accompagner le confinement et sa sortie, document qui est sorti la semaine dernière et qui est disponible sur le site du conseil scientifique."

Les priorités du gouvernement, ce sont les écoles avant les collèges, les CP, les CM2, les décrocheurs. Vous êtes d'accord avec ces priorités ? Ce sont les bonnes ?

"Il y a une logique parce qu'il y a eu beaucoup de choses positives, une mobilisation exceptionnelle et peut-être de nouveaux usages pédagogiques, mais le grand risque, c'est l'augmentation des inégalités. Et ça, on le sait, on le savait déjà avant le confinement, c'était un des problèmes fondamentaux de l'école française. L'inégalité est très marquée. Juste pour vous donner un chiffre : 38% des enfants de chômeurs sortent sans diplôme, alors que ce chiffre est seulement de 2% si les parents sont enseignants ou 4% s'ils sont cadres.

On sait que ces inégalités ont probablement augmenté – en particulier, on sait que chaque période de vacances, même en dehors du confinement, conduit à réaugmenter les inégalités qui ont diminué pendant l'année grâce à l'école. C'est pour cela que le retour à l'école est important, en particulier pour les enfants qui ont pu décrocher, qui n'étaient pas bien équipés. Et puis, il est d'autant plus important pour les plus petits Français que les conséquences sont cumulatives sur le plan scientifique. Les années les plus précoces comptent le plus, et notamment la maternelle et l'école élémentaire."

À quoi doivent servir les quelques semaines qui nous séparent de l'été ? Qu'est-ce qui doit être fait pendant ces semaines ? 

"Ce que dit le conseil scientifique, c'est d'abord qu'il faut utiliser les élèves comme des alliés face à l'épidémie. Bien sûr, ils se posent des questions. Et donc l'école peut et doit aborder le sujet de l'épidémie et faire des élèves nos alliés pour combattre le fléau, mais aussi pour comprendre. Et ce peut être l'occasion d'avoir une pédagogie un petit peu nouvelle qui est centrée sur une question, mais qui fait appel aux mathématiques, par exemple, pour regarder ce que c'est qu'un graphe, et ce qu'on a exactement indiqué sur ce graphe - suivant le niveau des élèves et bien entendu, la biologie, mais pourquoi pas aussi la géographie, etc. 

Il faut avoir une pédagogie qui s'adapte et, je pense, qui revient aux fondamentaux. Le programme, évidemment, est important, mais on peut, dans les conditions qui sont celles actuelles, réfléchir à un centrage sur les objets qui sont les plus importants de chaque discipline et faire en sorte que les élèves aient une pédagogie un petit peu différente. Il y a eu beaucoup de créativité dans cette période. Je suis très impressionné par la créativité de tous, d'ailleurs : bien sûr des enseignants, mais aussi des médias, puisqu'on sait que sur France 4, on trouve des programmes éducatifs très intéressants. Il y a Lumni, avec des enseignants de mathématiques qui sont devenues de vraies stars, comme Cyril et Nicolas sur Lumni... C'est très intéressant."

Donc l'école à la télé, vous validez ?

"Cela fait des années qu'on espérait que la télévision revienne à une approche un peu plus pédagogique et pas seulement une approche de distraction des enfants.

Il y a quelque chose de très fondamental dans tout cela : la scolarisation, ce n'est pas une variable d'ajustement qu'on pourrait enlever à certains moments parce que ça nous arrange, puis qu'on remet parce qu'il faut que les parents reviennent au travail. Ce n'est pas du tout ça. Ce sont 12 millions de Français qui sont des élèves, donc qui ont des besoins particuliers extrêmement importants parce que leur cerveau est en développement et que dans le cerveau, il y a des périodes sensibles : plus on avance en âge, malheureusement, moins le cerveau est plastique (même si c'est un peu différent suivant les régions). Mais pour ce qui est de l'apprentissage du langage, par exemple, il est très, très important d'avoir des interactions linguistiques. Retourner à l'école, c'est aussi interagir avec d'autres, développer son cerveau social."

Parmi les initiatives prises ces dernières semaines, vous dites que certaines doivent être prolongées et demeurer, qu'il y a des nouvelles idées qui ont émergé, qu'on doit exploiter pour les années à venir...

"C'est une occasion exceptionnelle de réfléchir à notre pédagogie et peut-être de voir que certaines pédagogies ont fonctionné mieux que d'autres. Par exemple, on sait sur le plan cognitif que le cours magistral n'est pas idéal. On perd certains élèves, ils décrochent. Ce n'est pas la meilleure manière d'enseigner. La meilleure manière, c'est d'avoir des séquences d'enseignement explicites, mais immédiatement suivies de mises à l'épreuve de ces connaissances. Et ça, on peut le faire assez bien à distance.

Évidemment, cela veut dire qu'il faut éviter de donner un PDF aux élèves en leur disant "vous allez juste lire ce qui est écrit là-dessus". Mais par contre, on peut préparer une petite vidéo, et ensuite leur dire "tu vas te connecter sur un jeu, et ce jeu va mettre à l'épreuve ta connaissance de la table de multiplication". Il y a des outils sur Internet qui sont très bien faits. Je pense à La classe de Florent, par exemple, à la chaîne YouTube d'Yvan Monka... Vous trouverez sur Internet de très nombreux outils qui permettent à l'enseignant d'alterner son cours avec des séquences où l'élève, qui est en auto-régulation (c'est le terme qu'on utilise en sciences cognitives), va chercher les éléments dont il a besoin pour se tester, se mettre à l'épreuve, et éventuellement ensuite revenir travailler parce qu'il a vu qu'il a fait des erreurs."

Quel que soit l'engagement des enseignants, des parents et des élèves eux-mêmes ces dernières semaines, entre le 17 mars et les vacances d'été, il y aura eu trois mois forcément imparfaits dans la transmission des connaissances, est-ce que c'est grave ?

"Il ne faut pas exagérer la gravité de la chose, parce qu'il n'y a pas eu une déconnexion totale, et parce qu'une déconnexion, on en connaît chaque été avec les vacances. Il faut au contraire voir les aspects positifs de tout cela. On a mis en place des outils numériques. On réfléchira à la rentrée avec l'Éducation nationale à la manière de pérenniser ces outils numériques, et peut-être de les diffuser plus largement parce que certains de ces outils sont extrêmement utiles pour lutter contre la dyslexie, la dyscalculie ou les troubles de l'attention ; ils pourraient être utiles de façon pérenne en dehors du confinement. 

Et je pense qu'on va s'apercevoir que c'est une remise en question qui a des conséquences extrêmement positives aussi sur la bienveillance, sur l'attitude des élèves face à l'école, puisqu'ils ont vu qu'il y avait des enseignants très mobilisés pour eux. Il y a un lien qui s'est rétabli entre les enseignants et les familles, avec la collaboration des familles dans ce processus, et le respect  des familles pour le travail de l'enseignant, qui se sont rendues compte que ce n'était pas si facile. Donc on va, je pense, se diriger vers une école qui, à la sortie de tout cela, sera peut-être plus efficace."

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