Le président Emmanuel Macron a proposé, jeudi à Marseille, une expérimentation dans 50 écoles "laboratoire" de la cité phocéenne. Cette expérimentation permettrait aux directeurs d'établissement de recruter eux-mêmes des enseignants. Voici ce que l'on sait de cette proposition.

Emmanuel Macron, lors de son discours à Marseille
Emmanuel Macron, lors de son discours à Marseille © AFP / Guillaume HORCAJUELO / POOL

C'est l'une des propositions marquantes du discours d'Emmanuel Macron jeudi à Marseille : la création de 50 écoles "laboratoire" pour expérimenter la liberté du choix des enseignants par les directeurs. Une annonce qui a déclenché la colère des enseignants et de leurs syndicats. Mais qu'est-ce que cela signifie ? Qu'en pensent les enseignants, les directeurs et la majorité ? On fait le point sur ce que l'on sait. 

Qu'a annoncé Emmanuel Macron à Marseille ?

Durant son discours sur son projet pour la ville de Marseille, le président de la République a déclaré : "_Il faut qu'on ait des directeurs d'école auxquels on permet d'avoir un peu plus d'encadrement. Il faut que ces directeurs d'école puissent choisir l'équipe pédagogique. Je dis plein de gros mots pour beaucoup de gens, j’en ai conscience_. Mais je dis ce que j'ai entendu parce que les parents me disent ; à tel endroit, les profs ne viennent plus, etc. Ça arrive, parce qu’il y a des gens qui sont fatigués de travailler trop longtemps dans des quartiers difficiles et c'est vrai. Et donc on doit permettre aussi à nos enseignants d'être relevés parfois quand ils sont dans les quartiers difficiles. On doit surtout permettre aux enseignants de choisir ces quartiers et les projets pédagogiques qui vont avec. Ce n'est pas assez le cas aujourd'hui.".

Ainsi, il a concrètement annoncé que 50 écoles marseillaises allaient jouer le rôle de "laboratoire" de ce projet : " Je veux qu'on puisse le commencer très vite ici et que ces 50 écoles, on puisse les définir avec les élus, les familles, les parents d'élèves, les associations et évidemment nos enseignants, qu'on les définisse là dans les tout prochains mois et qu'on puisse lancer ce projet dans les premières écoles, où on pourra donc adapter, repenser les projets d'apprentissage, les rythmes scolaires, les récréations, la durée des cours, les façons    d'enseigner, et qu'on puisse commencer dès la rentrée 2022-2023. Et évaluer ensuite ces résultats et, s'ils sont concluants, les généraliser. Et on fera cette même innovation dans plusieurs autres quartiers de la République". 

Quel est le calendrier prévu ?

Celui-ci est encore très flou : la seule date avancée par le Président lors de son discours, c'est la rentrée 2022 pour la mise en place dans ces 50 écoles de ce "laboratoire". Une expérimentation qui serait généralisée "dans d'autres territoires de la République" si elle s'avère concluante. 

Cette proposition, est-ce vraiment une nouveauté ?

Il existe déjà ce que l'on appelle des "postes à profil". C'est-à-dire des postes d'enseignants qui sont recrutés en fonction de leurs compétences et de leur expérience professionnelle, et non pas uniquement en fonction de leur diplôme ou de l'avancement de leur carrière. Ils passent un entretien pour être retenus. Ce sont, par exemple, les enseignants référents numérique, référents handicap, ou avec une compétence linguistique particulière.

Cependant, ce type de poste reste très rare, en général dans des établissements spécifiques, très demandés. Et pas du tout dans les écoles ordinaires. 

Est-ce une demande des directeurs d'école ? 

Pas du tout. Après le suicide de Christine Renon, directrice d'une école à Pantin, il y a deux ans, l'Éducation nationale avait lancé une large consultation des directeurs et directrices d'établissements. Il en était alors ressorti qu'ils souhaitaient avant tout une aide administrative pour les assister dans les tâches quotidiennes, répondre aux parents au téléphone, remplir certains documents. Ils veulent plus de décharge - car il faut rappeler que les directeurs et directrices sont aussi en charge d'une classe quand l'école a moins de 13 classes en maternelle et 14 en élémentaire. Le système de décharge a d'ailleurs été amélioré en cette rentrée, pour une partie des directeurs. 

Cécile Rilhac, députée LREM et auteure d'une proposition de loi sur les directeurs d'école, reconnait que cette proposition n'est pas souhaitée : "Ce n'est demandé ni par les directeurs ni par les enseignants du 1er degré, ce n'est d'ailleurs pas dans la proposition de loi", dit-elle. En effet, il n'y a pas de demande d'un statut spécifique où les directeurs pourraient recruter les enseignants. Ils n'ont d'ailleurs aucun pouvoir sur leurs collègues : c'est l'inspecteur d'académie qui peut intervenir lorsqu'un enseignant n'assure pas correctement sa mission. Cette proposition d'Emmanuel Macron ne fait donc que jeter de l'huile sur le feu alors que la question de la situation des directeurs d'école est déjà très sensible. 

Qu'en disent les syndicats d'enseignants ?

Emmanuel Macron disait être conscient de dire "des gros mots pour beaucoup de gens", et il ne s'est pas trompé. Les enseignants et leurs syndicats ne sont pas favorables à cette mesure. "C'est quelque chose qu'ils ont déjà fait et qui n'a pas fonctionné : à partir du moment où l'on recrute son équipe comme on veut, on fait en sorte que l'éducation n'est pas pareille partout pour tout le monde.", selon Pascal Pons, enseignant dans les quartiers nord de Marseille, interrogé sur France Bleu Provence. 

Le secrétaire général du SE-Unsa Stéphane Crochet dénonce des mesures "hors-sol" : "Jamais il n'y a eu de remontées, que ce soit à Marseille ou ailleurs, que nous sommes face à des écoles où les enseignants seraient inadaptés aux projets d'école", dit-il.

"C'est une réponse qui est complètement à côté de la plaque, c'est idéologique et ne répond pas du tout aux besoins", a déclaré sur Franceinfo Caroline Chevet, secrétaire départementale de la FSU pour les Bouches-du-Rhône. "Les enseignants d'école ont une culture d'échange et de travail entre pairs (...). Donner aux directeurs d'école de l'autorité sur leurs collègues ne résoudra certainement pas le fait que les murs des classes s'écroulent dans certaines écoles de Marseille, qu'il y a des problèmes d'étanchéité, voire parfois des choses bien plus graves".

Comment la majorité se justifie-t-elle ?

Pour la députée LREM du Val-d'Oise Cécile Rilhac, "nous savons que sur le terrain il peut être intéressant, sur certains types de postes, des compétences particulières : lorsque vous développez un projet sur le numérique, c'est intéressant qu'un enseignant soit formé sur le numérique. S'il quitte l'école, c'est tout le projet qui tombe avec lui. Le fait de pouvoir avoir un enseignant qui ait les compétences, un projet comme celui-ci peut être intéressant". 

Elle ajoute que cette spécificité peut être déclinée sur les langues, qu'elle soient étrangères ou régionales. "Le recrutement n'est pas qu'un pouvoir hiérarchique : aujourd'hui, un chef d'établissement, ce n'est pas son travail de recruter les enseignants. On ne peut pas du jour au lendemain dire que le directeur va recruter : il va certainement, en fonction du projet d'école, proposer un type de poste, et ensuite, c'est l'éducation nationale qui gèrera le recrutement, pour pouvoir proposer des profils qui correspondent au souhait du directeur ou de l'équipe pédagogique de l'école", précise la députée, tout en rappelant qu'on "n'en est pas là aujourd'hui".