Pour la troisième fois en onze mois, les Israéliens sont invités à élire leurs 120 députés ce lundi. Selon le politologue Philippe Velilla, le pays souffre d'un mode de scrutin inadapté, de la polarisation du pays en deux blocs antagonistes et d'un débat trop centré sur Benyamin Netanyahou.

Des militantes pro-Netanyahou sur un marché de Jérusalem
Des militantes pro-Netanyahou sur un marché de Jérusalem © Radio France / Frédéric Métézeau

Les deux dernières élections n'ayant pas réussi à faire de vainqueur en avril et septembre dernier, les Israéliens sont de nouveau appelés aux urnes ce lundi 2 mars pour élire leurs députés. Les derniers sondages donnent le Premier ministre Benjamin Netanyahu et son rival Benny Gantz au coude-à-coude. Pourquoi ces blocages ? France Inter a posé la question au politologue et essayiste Philippe Velilla.

FRANCE INTER : Les israéliens ont déjà voté le 9 avril, le 17 septembre, et votent de nouveau ce lundi car aucun candidat n'a été en mesure de former une majorité. Le système israélien est mis à rude épreuve ?

PHILIPPE VELILLA : "Trois élections en moins de onze mois, ça ne s'était effectivement jamais vu. C'est le système de la proportionnelle intégrale qui, pour moi, a atteint ses limites. Avec une seule circonscription sur l'ensemble du pays, elle encourage le vote pour les petits partis. Cela favorise le clientélisme, la dispersion des voix et donc l'instabilité gouvernementale. L'impossibilité de former une majorité à deux reprises a conduit à la dissolution de la Knesset et rien ne dit que le 2 mars, il y aura une majorité ! On envisage aujourd'hui la possibilité d'une quatrième élection. Donc il est évident que ce système a atteint ses limites et qu'il faut le changer. Malheureusement, tout le monde n'en est pas convaincu..."

Ce système a toujours existé, à peu de chose près. Alors pourquoi ça bloque ? En quoi l'électorat et la société israélienne ont-ils changé ?

"Ça bloque parce qu'il y a un blocage de la société. Il y a grosso modo deux camps : un camp majoritaire aujourd'hui avec Netanyahou, qui est le camp traditionnel, religieux, composé d'un public essentiellement populaire et d'origine orientale qu'on appelle en France les Séfarades. Et puis, on a de l'autre côté une société plus bourgeoise, plus laïque, plus européenne d'origine, les Ashkénazes. 

Ces deux sociétés s'affrontent et n'ont pas la même conception d'Israël

La société ashkénaze a une conception très occidentale de l'État, très laïque et libérale, alors que le camp opposé a une conception très nationale de l'État et très traditionnelle de la vie sociale. Et donc, ces deux conceptions sont aujourd'hui face à face. Elles sont dans un rapport de force apparemment équilibré, mais en fait, une majorité se dégage quand même du côté de la tradition grâce à sa dynamique démographique.

Les familles religieuses ultra-orthodoxes ont en moyenne six voire sept enfants et les familles religieuses traditionnelles quatre enfants. Alors que les familles laïques en ont beaucoup moins. Cette dynamique rend le bloc traditionnel plus fort. Voilà pourquoi Benyamin Netanyahou est au pouvoir depuis onze ans. Si l'on ajoute ses trois ans entre 1996 et 1999, cela fait quatorze ans. C'est à peu près unique dans le monde occidental aujourd'hui."

Dans ce contexte, quelle est la place encore du débat autour du processus de paix ?

"Le débat était complètement marginal au cours des deux précédentes élections, on n'en a même pas parlé, par exemple le mot "paix" n'a même pas été prononcé à ma connaissance... On disait "processus politique" pour le dire, mais sans plus. Et puis le 28 janvier, le plan Trump a été dévoilé et il aurait pu relancer enfin le débat. Mais ça n'a pas duré longtemps. Il a suffi de quelques jours pour que Benyamin Netanyahou dise qu'il voulait annexer tout de suite et qu'il se voit opposer une interdiction par l'administration américaine. 

On n'en a plus reparlé et aujourd'hui, on a un simple argument de campagne où Benyamin Netanyahou parle encore d'annexion pour avoir les voix de la droite de la droite, mais de moins en moins. Quant à l'opposition dirigée par Benny Gantz, elle n'est pas contre l'annexion non plus mais dans le cadre d'une coordination régionale et avec la communauté internationale. En fait, tout cela, pour ne pas dire dans le cadre de négociations internationales et d'un accord international. Mais comme le processus de paix d'Oslo a échoué, plus aucun homme politique d'envergure n'ose prononcer ces mots aujourd'hui."

Alors, de quoi parle-t-dans une campagne israélienne ?

On ne parle pas de grand chose ! On parle de polémiques, de polémiques judiciaires puisque Benyamin Netanyahou doit passer en procès le 17 mars prochain, soit quinze jours pile après le scrutin. Il est inculpé dans trois affaires différentes. Et on parle essentiellement de ça. On parle également d'une mise en examen possible dans une société de high-tech anciennement dirigée par Benny Gantz qui pourtant n'est pas personnellement visé par la procédure. Mais c'est la réponse du berger à la bergère : le pouvoir politique a fait pression pour que le procureur de l'État engage une enquête avant la fin du processus électoral."

Pourtant, il y a des problèmes dans la vie quotidienne des Israéliens ?

"Des tas de sujets ne vont pas et ce sont plutôt les petits partis qui en parlent. D'abord la gauche, réduite aux deux petits partis que sont le Parti travailliste - devenu assez marginal - et le parti Meretz à gauche de la gauche. Ils parlent effectivement des problèmes d'éducation, de santé, de transports qui sont extrêmement importants mais qui sont complètement négligés. Benny Gantz commence à en parler et à présenter un programme en matière d'éducation. Il veut restreindre le nombre d'élèves par classe et redonner à l'enseignement public un peu de son lustre. 

Dans les classements PISA, Israël est mal placé et le système scolaire accentue les différences, à savoir que les élèves issus des classes favorisées de la côte sont encore très, très, très bons et donnent d'excellents résultats. Par contre, les élèves arabes, les élèves juifs ultra-orthodoxes et les élèves des familles pauvres de la périphérie, eux, enregistrent des résultats de moins en moins satisfaisants. La moyenne nationale baisse, mais pas de façon uniforme. Il faut également réhabiliter le système de santé qui en a bien besoin. 

Le système hospitalier est en train de s'effondrer, tout simplement.

Orly Levy-Abecassis, qui est membre du Parti travailliste et alliée de Gantz, veut être ministre de la Santé avec un programme très sérieux. Il faut au moins construire deux grands hôpitaux, un au nord, au sud, certains visent même quatre. En nombre de médecins par habitant, en nombre de lits d'hôpitaux par habitant et en matière de qualité des soins, il vaut mieux habiter la région de Tel-Aviv que le Néguev ou la Galilée."

On a l'impression que depuis plusieurs années, les campagnes électorales ont tourné au "pour ou contre Bibi" ?

"C'est un peu cela car il occupe le pouvoir depuis si longtemps ! Tout le débat politique tourne autour de lui et sa personnalité très clivante accentue cette caractéristique. Sa famille aussi, notamment son épouse, joue un rôle de manière très clivante. Mais ça a toujours été un peu comme ça en Israël. Pendant une bonne dizaine d'années, ça a été "pour ou contre le vieux" comme on disait en parlant de Ben Gourion. Aujourd'hui avec son lointain successeur, c'est "pour ou contre Bibi". 

Pour ses partisans, c'est seulement Bibi et pour ses adversaires, c'est tout sauf Bibi. 

Mais la différence entre les deux est que Netanyahou a été mis en examen durant ses fonctions, c'est la première fois dans l'histoire du pays. Ehud Olmert n'avait pas attendu sa mise en examen pour démissionner en 2009. Aujourd'hui on a cette situation abracadabrantesque où Benyamin Nétanyahou devra se présenter devant un tribunal de Jérusalem quinze jours après l'élection."

Philippe Velilla est docteur en droit, ancien haut-fonctionnaire à la Ville de Paris, puis au ministère français de l’Economie, détaché plusieurs années auprès de l’Union européenne à Bruxelles. Il a enseigné l’économie d’Israël à l’Université Hébraïque de Jérusalem et le droit européen à La Sorbonne. Politologue et essayiste il est l’auteur de "Les Juifs et la droite" (Pascal, 2010), "La République et les tribus" (Buchet-Chastel, 2014), "Génération SOS Racisme" (avec Taly Jaoui, Le Bord de l’Eau, 2015), "Israël et ses conflits" (Le Bord de l’Eau, 2017) et collabore à plusieurs revues.

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