EXCLU FRANCE INTER - Le groupe Kraftwerk est l'une des têtes d'affiche de l'exposition consacrée à la musique qui commence lundi à la Philharmonie de Paris. De leurs inspirations aux thèmes de leurs disques en passant par l'héritage qu'ils ont laissé à Daft Punk notamment, le leader Ralf Hutter s'est confié.

Sur scène, Kraftwerk joue avec des avatars, virtuels ou physiques, qui prennent l'allure de robots
Sur scène, Kraftwerk joue avec des avatars, virtuels ou physiques, qui prennent l'allure de robots © AFP / OLIVER BERG / DPA

Kraftwerk est l'une des têtes d'affiche (aux cotés de Daft Punk, Jean-Michel Jarre et Laurent Garnier) de l'exposition "Electro" qui s'ouvre ce mardi à la Philharmonie de Paris. Le groupe allemand, pionnier des musiques électroniques, a inspiré des générations de producteurs. Fondé en 1970, le groupe a connu le succès en 1975 avec l'album Autobahn, et chacun de ses concerts est aujourd'hui un événement - il jouera d'ailleurs au mois de juillet à la Philharmonie de Paris dans le cadre du festival "Days Off". 

Aujourd'hui, il ne reste plus du groupe d'origine que l'un de ses deux fondateurs, Ralf Hutter. Près de cinquante ans après sa création, il a accepté de revenir sur le parcours exceptionnel du groupe. 

Quelle impression cela vous fait de visiter une exposition sur la musique électronique, que vous avez contribué à initier il y a 40 ans ?

C'est très intéressant : cela nous permet de réfléchir et de redécouvrir les sons des années 60, 70, 80. C'est l'occasion de retourner aux sources pour éventuellement trouver de nouvelles inspirations. 

À partir de quand vous avez commencé à vous intéresser à l'aspect technologique dans la musique ? 

Au tout début, vers 1968. A cette époque avec mon partenaire (Florian Schneider, ndlr), nous avons monté le Kling Klang studio afin de créer une musique contemporaine de culture industrielle en Allemagne.

Vous preniez des cours de musique tout ce qu'il y a de plus classique... qu'est-ce qui vous a fait dévier ?

Je prenais des cours de claviers et de piano et mon partenaire prenait des cours de flûte. L'idée était justement d'oublier ces instruments du XVIIIe et du XIXe siècle. Tenter de trouver une technologie du XXe, XXIe siècle pour exprimer nos idées sur le son. 

Vous êtes les premiers à avoir utilisé les vocodeurs et les boites à rythmes. Vous avez tout de suite constaté l'impact que cela pouvait produire sur les gens ? 

Non, pas du tout. Pendant sept ans, nous avons joué de façon underground. On se produisait à Düsseldorf dans la scène de l'art contemporain ou dans les clubs et les musées. L’époque était à la suprématie de la musique anglo-américaine et de la musique classique historique allemande. Il fallait donc trouver une alternative pour jouer. Et donc pour Kraftwerk ,c'était plutôt dans les galeries d'art, les clubs de jazz, les universités. Par la suite, avec le succès de Autobahn en Amérique tout d'un coup il est devenu possible pour nous de jouer dans le circuit du rock. La France a été le premier pays à nous accepter en dehors de l'Allemagne. 

Pourquoi c'était important au début de vous exprimer en Allemand ? 

C'était notre langue maternelle - l'origine de notre musique vient de notre langue allemande. Un rythme strict, plus dur. Cette langue a finalement été notre première inspiration technologique . Cette musique va très bien avec l'allemand, c'est une certitude.

Le cinéma a été une source d'inspiration importante, de Fritz Lang à Tati ? 

Absolument ! Tati évidemment ! Mais aussi la scène des années 60. Fassbinder a utilisé nos musiques pour certains de ses films notamment Berlin Alexanderplatz. Nous étions très intéressés par l'art visuel . Nous faisions nos propres photos, nos pochettes de disques. Nous avions déjà ce concept de multimédia. Nous n'avions pas de moyen à l'époque donc on bricolait avec des techniciens. Mon premier mini Moog valait le même prix que ma Volkswagen. J'étais étudiant en architecture et c'était donc compliqué d'acheter des machines. Florian a construit des boites à rythmes, des orgues électroniques. On a créé nos sons avec cette technologie minimale et puis tout ça s'est développé par la suite. 

Votre région d'origine très industrielle a eu également un grand impact sur vous ...

Oui ! Vous savez, moi je me définis comme "travailleur de musique". On fait tout. On fabrique de la technologie, on écrit des paroles, on fait des films, des photos. 

L'héritage de la musique concrète était là mais vous vous aviez cette dimension pop dès le départ. 

Oui, avant nous il y avait eu la génération Schaeffer et Stockhausen qui avait inventé les instruments comme le Thérémine et les Ondes Martenot. Mais nous, nous souhaitions décrire le quotidien avec un œil sur le futur. Développer une culture pas uniquement intellectuelle mais aussi une culture basée sur la danse qui, plus tard, a inspiré nos amis de Detroit comme Juan Atkins ou Derrick May . 

Lorsque l'on regarde vos titres on se dit que vous aviez une vision : Man Machine, Computer World, Radioactivity, ce sont des concepts qui font partie de notre quotidien voire qui nourrissent nos peurs…

Oui, nous n’étions pas très forts pour les chansons d'amour ! Tout ça nous est venu en roulant en voiture sur l'autoroute en allant de Düsseldorf à Cologne lorsque nous allions faire des concerts. Nous utilisions nos oreilles comme des microphones. 

On travaillait sur des sons du quotidien, et parallèlement sur des sons synthétiques. Par exemple, avec la voix humaine, nous voulions utiliser la langue de tous les jours tout en utilisant aussi le vocoder comme une voix synthétique pour évoquer le concept de Man Machine ou des robots. L'idée, c'était de faire parler les sons de notre ère technologique. 

Était-ce une façon de se poser la question de la place de la machine dans le monde humain ? 

Au Moyen-Âge il y avait la peinture ; puis ensuite il y a eu la photographie. Aujourd'hui avec les synthétiseurs on peut créer des sons après le silence. C'était notre idée : trouver un nouveau son . 

A partir de quand vous vous êtes rendu compte que vous deveniez une référence mondiale ? 

Lorsque l'on a appris que par exemple Jeff Mills, à l'époque DJ à Detroit, mixait notre musique avec du George Clinton ça a été un retour formidable pour nous. Mais on a pas été très étonné de ça... Les machines avaient un rythme stable. Parfait pour les DJs.  La répétition provoque la transe avec l'aide d'effets comme les échos par exemple. Il existe une internationale du son issue de différentes cultures. C'est une musique globale. 

Nous avons toujours envisagé la musique comme ça, avec notre bagage culturel de l'Allemagne de l'ouest, de cette zone industrielle de la Ruhr. La musique est un langage universel. La musique c'est l'art du temps, alors elle évolue constamment. C'est un peu comme le jazz, il y a une sorte d'improvisation infinie avec nos machines. Les boutons, les touches, les micros, ... la technologie est à notre disposition : il faut l'utiliser. 

Lorsque vous composez Radioactivity, c'est une manifestation de votre inquiétude à l'époque  ? 

Au départ cela faisait référence au monde de la radio. L'activité de la radio qui s'infiltre dans le public. Et en même temps le mot faisait écho au nucléaire. Nous avons mélangé ces deux significations. On a aussi joué sur le fantasme que la radio pouvait influencer les cerveaux comme le nucléaire peut contaminer la nature et la société.  

L'exposition s'intitule ELECTRO de Kraftwerk à Daft Punk... les Daft Punk, encore des robots ! Vous les voyez comme des héritiers ? 

Bien sûr, en France il y'a une scène très vivante. La musique électronique s'est répandue dans le monde entier, dans toutes les cultures : en Italie, en France, en Amérique du sud, où il y a de la techno avec un coté salsa, en Allemagne, où c'est plutôt dur et en Ecosse, où c'est peut-être inspiré par le rock. C'est partout désormais !

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.