Prisonnier pendant dix mois du groupe Etat islamique, l’ancien journaliste Nicolas Hénin a découvert au fil des semaines une dizaine de geôliers francophones. Les otages ont surnommé Javert, du nom de l’affreux policier des Misérables, le plus violent de leurs gardiens, qu’ils reconnaîtront ensuite comme Mehdi Nemmouche, le tireur du Musée Juif de Bruxelles. Le belge Najim Laachraoui ne porte pas la main sur les otages, mais Nicolas Hénin perçoit que le jeune combattant discret est en train de gagner ses galons. Il deviendra l’artificier des attentats de Paris et de Bruxelles.

C’est encore un jeune homme, 24 ans, les traits fins, des cheveux noirs coupés courts, une petite barbe.  Même sur les images brouillées de la vidéo-surveillance de Bruxelles, ce matin du 22 mars 2016, il a un visage ouvert, le genre de personne à qui j’irai demander mon chemin.

Najim Laachraoui ressemble à un jeune Belge qui part en vacances. Pantalon beige, blouson noir, il pousse un chariot avec un sac de sport noir. Dans quelques minutes, il va se faire exploser dans l’aéroport de Zaventem.

C’est lui qui a fabriqué l’explosif, pour les attentats de Bruxelles comme pour ceux de Paris, le 13 novembre. Deux ans plus tôt, Najim Laachraoui combattait en Syrie, au sein du groupe Etat islamique. Il était aussi affecté à la garde de ses otages.

Nicolas Hénin a été capturé alors qu’il couvrait la guerre civile syrienne. A l’été 2013, il se retrouve avec d’autres journalistes et travailleurs humanitaires, livrés à la barbarie :

"Il y avait en particulier dans la première prison d’Alep celle où on a été regroupés pour la plupart d’entre nous qui était dans les sous-sols d’un hôpital ophtalmologique, notre cellule était en face de la salle de torture. Les tortures commençaient tous les soirs, juste après la prière du soir, et se terminaient juste avant la prière de l’aube.  

Toute la nuit on entendait dans la pièce à côté, des personnes qui se faisaient torturer. C’était des prisonniers a priori syriens, a priori locaux. Et parmi les bourreaux il y avait des locaux mais aussi des francophones. 

Des gens qui leur criaient dessus en français, ce qui les faisaient tout particulièrement paniquer, et puis le patron de cette prison venait parfois avec son enfant, qui avait l’air d’avoir quatre ou cinq ans, et le faisait assister à ces séances de tortures."

Les djihadistes tiennent à garder les étrangers en vie, ils ont une valeur marchande, ce qui n’est pas le cas des prisonniers syriens. Certains matins, quand les otages sont amenés aux toilettes, un cadavre égorgé gît dans le couloir. Pendant cette période, au moins 23 étrangers, sont prisonniers du groupe Etat islamique en Syrie, dont cinq femmes. Leur quotidien, quand ils échappent à la torture, c’est la faim, le froid, la peur et l’ennui. Ils ont été déplacés plusieurs fois. Le plus souvent, ils sont enfermés à plusieurs, dans le noir. Je demande à Nicolas Hénin s’il a été surpris de retrouver des Européens parmi ses geôliers

"C’est une surprise, plus ou moins, on avait déjà compris qu’il y avait quelques francophones, et même quelques Français, qui avaient rejoint la Syrie pour se battre. Mais l’effet de surprise, j’ai presque envie de dire, c’est eux qui en jouent. Salim Benghalem à un moment débarque dans notre cellule et cherche à nous intimider là-dessus, en disant, alors ça vous surprend de trouver des Français ici ? De la même façon, l’un de mes principaux et pires séances d’interrogatoire, euh, euphémisme, va commencer par, « Tu vois, c’est nous les Beurs qui te faisons peur !"

Au fil des semaines, Nicolas Hénin va découvrir une dizaine de geôliers francophones. (...) Leurs geôliers appartiennent aux services de sécurité du groupe Etat islamique, ce que les djihadistes appellent l’Amniyat ou EMNI. Ils essayent d’imiter les services arabes ou occidentaux, pas de manière très convaincante estime Nicolas Hénin

"Dans le courant de l’automne ils commencent vraiment à se projeter dans une représentation étatique. « On est un Etat ». Et certains d’entre eux vont presque prendre l’apparence de, on est l’administration pénitentiaire, on est l’administration pénitentiaire du Califat, en tous cas de l’Etat islamique, et pas une bande de vulgaires preneurs d’otages. Mais ils vont davantage surjouer le côté étatique, et puis ponctuellement dans la recherche de renseignements, les interrogatoires, ils vont reprendre des mimiques policières notamment le côté bon flic, méchant flic, ce genre de chose, mais d’une façon générale, je les ai trouvés personnellement très très mauvais dans la récolte de renseignements."

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13 novembre, l'enquête

  • Réalisation : Fanny Bohuon
  • Mixage : Julien Chabassut 
  • Musique : « Hivernelle » par Yakie  

Bibliographie

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