Comment contourner la censure lorsque l'on est journaliste en Syrie entre la surveillance du régime de Bachar al-Assad et la censure d'Internet par Daech ? Témoignage de Jawad a. Muna, du journal syrien "Souriatna", basé à Damas de 2011 à 2014.

Premier numéro de Souriatna, paru la semaine du 26 septembre 2011.
Premier numéro de Souriatna, paru la semaine du 26 septembre 2011. © Souriatna

Lors des révolutions arabes en Egypte ou encore en Tunisie, les outils de contournement de la censure sont indispensables. En particulier, pour informer sur la situation d’un pays fermé aux journalistes étrangers.

Le Syrien Jawad a. Muna , opposant au régime, en sait quelque chose. Il est devenu journaliste dès le début de la révolution et a fondé dès 2011 l’hebdomadaire Souriatna . Pendant quatre ans, dans la clandestinité, à Damas, fief du régime de Bachar al-Assad, il a publié entouré d'une équipe de volontaires, ce journal au péril de sa vie.

Jawad a posé ses valises à Istanbul depuis un mois. Là-bas, il nous raconte son quotidien de journaliste lorsqu'il était basé à Damas. Exemple de consigne de sécurité : ne jamais laisser traîner un simple carnet de notes.

Nous n’utilisions pas de papier parce que lorsque l’une de nos collègues, en Syrie, a été arrêtée en 2011, ils ont trouvé plein de papiers sur elle. Ces papiers l’ont désignée coupable. Ils nous ont recherchés à cause de ces papiers. Jawad A. Muna, du journal Souriatna

Hommage à Charlie Hebdo

En janvier 2015, ce journal syrien avait publié une tribune spéciale en solidarité aux victimes de Charlie Hebdo. Des exemplaires ont été brûlés, le distributeur arrêté, des correspondants menacés, par des groupes armés islamistes. Au-delà des pressions physiques, la sécurité informatique fait aussi partie des préoccupations quotidiennes. Les journalistes ont dû s’adapter, explique Jawad :

Nous n’avions eu aucune formation sur la sécurité informatique en Syrie. On survivait grâce aux conseils de nos amis. J’ai utilisé le réseau Tor pendant trois ans. Il m’a sauvé la vie. Je l’utilisais sur tablette et sur mon ordinateur. Je n’avais pas de smartphone en Syrie.

Numéro de "Souriatna" du 11 janvier 2015, en solidarité aux victimes de Charlie Hebdo.
Numéro de "Souriatna" du 11 janvier 2015, en solidarité aux victimes de Charlie Hebdo. © Souriatna

Numéro de "Souriatna" du 11 janvier 2015, en solidarité aux victimes de Charlie Hebdo.
Numéro de "Souriatna" du 11 janvier 2015, en solidarité aux victimes de Charlie Hebdo. © Souriatna
Numéro de "Souriatna" du 11 janvier 2015, en solidarité aux victimes de Charlie Hebdo.
Numéro de "Souriatna" du 11 janvier 2015, en solidarité aux victimes de Charlie Hebdo. © Souriatna
Numéro de "Souriatna" du 11 janvier 2015, en solidarité aux victimes de Charlie Hebdo.
Numéro de "Souriatna" du 11 janvier 2015, en solidarité aux victimes de Charlie Hebdo. © Souriatna

Quand Daech coupe Internet

Tor est un réseau informatique qui permet d’utiliser internet de façon anonyme. Un outil utile pour échapper à la surveillance. Encore faut-il que depuis la Turquie, où ces journalistes se sont réfugiés, ils puissent contacter leurs correspondants sur place. Daech étend son pouvoir sur un territoire important où il exerce un contrôle absolu, finit le fondateur de Souriatna :

Daech a coupé toutes les lignes Internet. Si vous voulez avoir internet, vous devez passer par eux. Donc les gens ne peuvent pas nous contacter tout le temps. Du coup, depuis trois mois, nous n’avons pas pu publier d’information sur cette région, sauf quand on réussit à avoir des communications sécurisées. L’année dernière, chaque semaine nous avions au moins deux ou trois articles sur les régions contrôlées par Daech. Maintenant, toutes les deux ou trois semaines, nous avons seulement un article.

Pour échapper à cette censure, ils sont obligés de sortir des villes contrôlées par le groupe Etat islamique. Comme l’a fait l’un des correspondants du journal récemment. Il a ainsi pu échanger par Skype, avec l’équipe du journal, sur une enquête qu’il a menée sur la ville de Deir Ezzor dans le désert syrien.

Souriatna, hebdomadaire syrien indépendant
Souriatna, hebdomadaire syrien indépendant © @MD/RF / @MD/RF

L’article en question parle du manque de nourriture et de soins médicaux pour les habitants de cette ville assiégée depuis près d’un an à la fois par Daech et par le régime syrien. L’enquête parle notamment de personnes mortes de malnutrition dont des enfants. Il évoque aussi les frappes russes qui touchent la population civille et militaires.

►►► ALLEZ PLUS LOIN || Expliquez-nous Raqqa

Les pressions sont constantes, le danger permanent, surtout pour les correspondants en Syrie. Il y a quelques semaines, on apprenait la mort de la journaliste et militante Ruqia Hassan Mohammed , du collectif «Raqqa est massacrée en silence ». L’Etat islamique l’avait assassinée cet été mais dans un premier temps sans l’annoncer. Durant cette période, ils avaient secrètement, sous son identité, utilisé son compte Facebook . Ils ont pu ainsi accéder à tous ses messages et contacts : amis, familles, et probablement ses sources.

Bonus musical

Une vingtaine d’artistes du hip hop français se sont réunis pour réaliser un album instrumental, sorti ce 22 janvier. Les fonds récoltés par ce projet, baptisé AMAL , qui signifie « espoir » en arabe, seront reversés à l’association « A syrian Dream », pour l’éducation et l’apprentissage artistique des enfants dans les camps de réfugiés à la frontière turque.

L'album est à écouter en intégralité ici.

►►► ALLER PLUS LOIN || AMAL, des artistes de hip hop s'unissent pour la Syrie

AMAL, un album hip hop français en solidarité avec les enfants syriens
AMAL, un album hip hop français en solidarité avec les enfants syriens © Mohammed Al-Khatieb/AFP

L'équipe

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.