Mesdames et Messieurs les auditeurs,

Franz Kafka en 1906
Franz Kafka en 1906 © Radio France

Parmi les2.400 amendements à la « Loi Santé » actuellement examinée par nos députés, un retient l’attention de tout juriste imbibé de Kafka.

Je ne parle pas de l’interdiction des mannequins anorexiques ou de la publicité pour l’alcool.

Non, l’amendemen t qui m’occupe prévoit de renforcer la présomption de don d’organes en cas de décès .

Le « don » en question est le prélèvement d’organe sur les cadavres ou les personnes en état de mort clinique.

Ce prélèvement estinterdit si l’on s’est inscrit – de son vivant - sur un fichier spécial.

Car depuis 1976 , nous sommes tous présumés vouloir nous faire prélever nos organes en cas de décès.

Mais, en pratique, lesproches sont consultés avant tout prélèvement, et souvent refusent : alors adieu, foie, cœur, poumons, reins, pancréas et intestins, cornées et tendons, qui auraient pu sauver des vies ou simplement dépanner, et qui sont perdus à jamais !

C’est pourquoi, l’amendement prévoit de passer outre la consultation de la famille et de donner son entière portée à l’idée originelle de la loi de 1976 : Les proches seront seulement informés après le ou les prélèvements.

Mais alors pourquoi évoquer Kafka ?

Eh bien parce qu’à partir du moment où la mort interviendra , notre corps sera légalement sous l’autorité exclusive de la Médecine – donc de l’Etat.

Et s’il vient à l’Etat ou à la Médecine l’idée de rallonger la liste des organes prélevables à telle ou telle fin ( la peau, les yeux ou le visage par exemple), c’est unevéritable pratique médico-gestionnaire des cadavres qui peut se mettre en place.

Et cela en dehors de tout contrôle des proches, qui verront modifiées les conditions de leur deuil.

Auront-ils droit à unaccompagnement psychologique pour accepter la dispersion de leur défunt et l’atteinte à l’intégrité du cadavre ?

L’amendement en question ne le dit pas.

Le film« Soleil vert », sorti en 1973, dénonce le recyclage des cadavres par l’Etat. A l’époque, c’était de la Science-Fiction .

Une autre question se pose, quasi médiévale : Y aura-t-il ou non prélèvements selon la notoriété du défunt ?

Et qui décidera de la notion de notoriété ? Et comment ?

Le foie de la star de cinéma, la cornée de tel homme politique, les poumons de tel « people » pourront-ils rester longtemps anonymes dans le corps des receveurs ?

Va-t-on revisiter le Moyen Âge avec la notion de « relique», ces morceaux de corps de personnes vénérées , conservés soigneusement, mais aujourd’hui greffables sur des personnes vivantes ?

L’amendement en question ne le dit pas non plus.

En vérité, cette question aurait mérité une loi à part entière !

Le leçon d'anatomie du docteur Tulp, Rembrandt, 1632
Le leçon d'anatomie du docteur Tulp, Rembrandt, 1632 © Créative Commons / Rembrandt
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