Militante, amante passionnelle, femme aux multiples facettes, elle a construit des passerelles entre une vie rêvée et la réalité, la recherche de l’amour et l'horreur des trottoirs

Grisélidis Réal, écrivain, peintre et prostituée
Grisélidis Réal, écrivain, peintre et prostituée © Francis Traunig

Affaires sensibles/la Fiction : Aujourd’hui : « Grisélidis, écrivain, peintre et prostituée »

  • Une émission proposée par Christophe Barreyre
  • Ecrite par Nicole Sigal
  • Réalisée par Michel Sidoroff

Tout commence à Lausanne en 1929, c’est là, en Suisse, un pays calviniste, que naît celle qui deviendra la « Putain Majestueuse ». « C’est ma mère, racontera-t-elle plus tard, qui a trouvé ce prénom, Grisélidis, dans un poème de Charles Perrault. Un opéra en a été tiré. C’est l’histoire d’une bergère qui épouse un prince. Celui-ci la séquestre en haut d’une tour par peur qu’elle soit infidèle. Au septième gosse il l’autorise à redescendre et elle peut enfin vivre sa vie de princesse. » C’est vrai, confirme-t-elle, que ce prénom sorti d’un conte de fées n’est pas ordinaire…

Et la femme, Grisélidis Real l’est tout autant, « pas ordinaire », pour ses amis elle est une reine, une égérie, un mythe… pour les autres une putain !

Son œuvre littéraire est essentiellement composée de recueils de correspondance publiés chez Verticales, une œuvre unique qui fait de la prostitution l’objet même de sa création littéraire.

« Clients et prostituées nous sommes les victimes de la même injustice, dit-elle. » Déclaration qui fait d’elle une militante : Grisélidis s’engage dès 1975 quand éclate une révolte des prostituées contre la répression policière à Lyon puis à Paris. Elle rejoint le mouvement et ses « sœurs damnées » comme elle dit, elle devient le principal visage de la lutte.

Sur le problème de la prostitution, il se trouve que le mouvement féministe est partagé et comme l’explique le sociologue Lilian Mathieu, « Vaut-il mieux lutter contre une institution patriarcale foncièrement oppressive pour les femmes… ou aider les prostituées à exercer leur métier dans de bonnes conditions en acceptant l’idée que la libre disposition de son corps autorise à en faire un usage mercantile ? »

Aujourd’hui, même si le délit du racolage passif voté en 2003 n’existe plus, 70 ans après la loi de 1946 sur la fermeture des maisons closes, un pas supplémentaire vers l'abolitionnisme a été franchi avec la loi sur la pénalisation des clients. Ce débat est toujours d’actualité.

Quant aux textes de Grisélidis Réal, ils sont adaptés et joués au théâtre en 2014. C’est Judith Magre qui interprète le rôle de Grisélidis Réal à la Manufacture des Abbesses, et c’est elle que vous retrouverez dans la fiction tout à l’heure.

extrait du scénario

La psychanalyste, narratrice

Petite oie blanche quand j’ai commencé mon mémoire sur la prostitution, j’ai tout de suite été impressionnée par cette grande prêtresse des bas-fonds. Je l’ai toujours vue se battre pour être une putain très respectueuse et respectée. Il y avait chez elle quelque chose de l’utopisme de Fourier pour qui la prostitution était « le rut en alliance avec la charité religieuse » et pour qui « la vérité n’existait qu’avec les courtisanes », dans ces lieux de l’extrême, qu’étaient les maisons closes au 19ième siècle.

6- Dans le studio de Grisélisis. Elle attend un client

Grisélidis : tu vas être sage Gipsy. On va se mettre un peu de Jazz. Billie Holiday, ça te va? Mes bougies parfumées et ma lanterne rouge. Ambiance tendresse sensuelle, tu entends mon Gipsy, tu ne nous fais pas tes aboiements de jalousie. Y a pas de quoi avec lui, il veut juste que je l’embrasse pendant une heure. Je sais, c’est long ! Mais il sent bon et c’est pas fatigant. Y en a pour tous les goût ici, faut t’y faire. Bon, tu veux un petit câlin, toi aussi, tu deviens aussi exigeant que les clients, et en plus c’est gratuit.

Le chien aboie. On frappe. Elle entrouvre avec la chaîne.

Grisélidis : Ah non, reviens demain, t’as trop bu et tu pues. Inutile d’attendre sur le palier, en plus j’ai un autre client à faire. Et inutile de mettre ton pied, je ne retirerai pas la chaîne. Bon, si tu veux te faire broyer les os ! Elle referme violemment. Ils sont terribles les samedis soir de paie. Ils me donnent des francs français, c’est-à-dire que dalle. Ils se font exploiter dans des carrières de l’autre côte de la frontière. Reste pas dans mes jambes, toi, avec ton regard de bâtard ! Qu’est-ce qu’il fout l’autre romantique. A tous les coups il n’a pas trouvé de mensonge pour se libérer. Faut dire qu’un samedi soir, c’est pas le meilleur jour pour trouver une excuse. Tant pis je fais tourner la photocopieuse, bonjour l’ambiance sexy, mais je suis trop en retard dans mes envois. Entre les clients, la révolution et mes bouquins, je n’ai plus de place pour une vie personnelle, t’entends mon Gipsy, pas le temps d’avoir un amoureux, juste des amants imaginaires, ça t’arrange ! Tu sais quoi, on va se prendre un petit apéro en attendant le chaland : biscuits au sel, cacahuètes et un petit verre de royal-kadir. J’ai raté au moins 4 clients en allant au théâtre, tant pis ils reviendront toute à l’heure et encore plus souls, c’est du 24h sur 24 ici.

Le chien aboie. Musique douce.

Grisélidis : oui, t’es mon Gipsy chéri. Ça fait du bien de se retrouver… en attendant mon jeune homme…

Gipsy aboie…

Sois pas jaloux… tu sais, c’est le genre de gamin à qui tu dis « Tu viens, chéri », pour le désinhiber, et on se fait embarquer pour racolage. C’est pas du racolage, c’est de l’humanisme pur, c’est tout simplement nécessaire de l’encourager de la voix et du regard pour qu’il ne reste pas fou de solitude et d’inhibition. Ça fait 15 ans, mon Gipsy, qu’on le hurle dans le désert, et que les flics continuent à distribuer en France des PV à 1500F, pour « incitation à la débauche, racolage passif, », j’en ai des doubles ici : « dévisageait les passants avec insistance en déambulant sur le trottoir, vêtue d’un short très court en plein hiver » ! Des milliards dans les caisses de l’état français, et les caissiers ne sont pas les derniers à venir ! T’y comprends quelque chose : les hommes qui décident de ce qu’on doit faire de notre corps sont les premiers à venir nous voir, quelle hypocrisie ! ça y est je vais encore m’énerver…le chien aboie… oui mon Gipsy, t’aimes pas me voir dans cet état… tais-toi, on frappe… Elle ouvre.

La photocopieuse ronronne, et la voix de Billie Holiday déchire la nuit.

Invité Thierry Schaffauser

Thierry Schaffauser, porte-parole du STRASS (syndicat du travail sexuel).
Thierry Schaffauser, porte-parole du STRASS (syndicat du travail sexuel). © Radio France / Valérie Priolet

Porte-parole du STRASS ( syndicat du travail sexuel ) travailleur du sexe, Thierry Schauffauser est un militant pro-prostitution. Il a rejoint le mouvement Act up à l’âge de 18 ans. Puis il s'est engagé en faveur des droits des travailleurSes du sexe. Grisélidis Réal décède quelques mois seulement avant la Conférence européenne des sex workers de Bruxelles en octobre 2005. Thierry n'a donc pas eu la chance de la connaitre. En 2007 il part vivre à Londres, devient président de la branche "sex work" du GMB, le troisième syndicat généraliste britannique. Il est rapidement secrétaire du réseau des syndicaliste LGBT. Il obtient un Master en Histoire du Genre à l'Université London metropolitan . En 2009 il participe à la création du STRASS. Il a fait paraitre "Les luttes des putes" à La Fabrique éditions, 2014, et il tient depuis juillet dernier un blog sur le journal Libération intitulé *« Ma lumière rouge ».

Scénariste Nicole Sigal

Nicole Sigal est écrivain, comédienne et peintre. Elle est lauréate du PRIX RADIO 2017 décerné par la SACD (Société des auteurs et compositeurs dramatiques). Romancière et auteur dramatique, depuis 2000 ses romans sont édités chez Denoël, et L’Amandier. Ses pièces sont jouées et publiées aux éditions L’Avant-scène, L’Amandier, La Fontaine, Le bruit des Autres, Crater et Alna. On lui reconnaît une écriture joyeuse et poétique. A un humour corrosif et sans complaisance, elle mêle avec justesse des images insolites qui canalisent violence et fantasmes tout en brisant certains tabous. C’est un univers burlesque désenchanté et onirique qui se déploie à travers ses textes.

Générique

  • Grisélidis enfant : Pauline Ziadé
  • L’ami d’enfance : Christelle Reboul
  • La psychanalyste : Nicole Sigal
  • Grisélidis : Anne Canovas
  • Le chien, Gipsy-king : Jean-Marie Galey
  • Judith Magre : dans son propre rôle
  • Bruitage : Bertrand Amiel
  • Prise de son/montage/mixage : Antoine Viossat et Jean-Michel Bernot
  • Assistante à la réalisation : Manon Dubus
  • Réalisation : Michel Sidoroff
Répétions avec Nicole Sigal (à gauche), Judith Magre (au centre) et Anne Canovas (à droite), en arrière le réalisateur Michel Sidoroff
Répétions avec Nicole Sigal (à gauche), Judith Magre (au centre) et Anne Canovas (à droite), en arrière le réalisateur Michel Sidoroff © Radio France / Christophe Barreyre

Programmation musicale

  • Louisa BEY : Roxanne
  • THE ROLLING STONES : Paint it black
  • Hubert-Félix THIEFAINE : Lorelei sebasto cha
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