Une fiction écrite par Vincent Dheygre et réalisée par Sophie-Aude Picon. Elle raconte la vie des élèves, des professeurs et questionne sur la laïcité, la violence, la religion, l’échec et le sentiment d’exclusion. Invité Didier Lemaire, professeur de philosophie au Lycée de la Plaine de Neauphle à Trappes (78).

des lycéens qui se rendent en salle de classe.
des lycéens qui se rendent en salle de classe. © Getty / skyneshe

A  la suite de demandes faites au Ministère de l’éducation Nationale sur  les atteintes à la laïcité et les violences scolaires, deux études que la presse a relayées, viennent donner un éclairage assez précis. Dans le Monde  du 12 octobre dernier, 402 cas d’atteintes à la laïcité ont été relevés entre avril et juin 2018 et traités par les équipes des rectorats. Près de soixante ont été jugés suffisamment difficiles pour que des équipes soient envoyées dans les établissements concernés. Au total ce sont un millier d’atteintes qui ont été signalées.

Dans le Journal du Dimanche daté du 2 décembre, près de 500 enseignants ont répondu à un questionnaire lancé par le syndicat SNES-FSU après l’agression d’une professeure par un élève au Lycée  Edouard-Branly de Créteil. Cette agression a déclenché un vaste mouvement chez les enseignants, nombreux à témoigner de l’omerta qui subsiste dans les établissements sur les violences dont ils sont victimes. Un mot-clé #PasDeVague a circulé sur les réseaux sociaux, mettant en cause la hiérarchie de l’éducation nationale, accusée « d’étouffer » trop souvent les faits de violence.

Avant que ne commence la fiction je voudrais lire un extrait d’une lettre destiné au président de la République et aux Ministres, écrite par notre invité Didier Lemaire et Jean-Pierre Obin, inspecteur de l’éducation nationale : 

Monsieur le président, mesdames et messieurs les ministres, allez-vous poursuivre une politique qui a conduit à tant de drames humains ? Nos jeunes sont livrés à des réseaux qui recrutent dans les quartiers au grand jour et sur internet. Comment se fait-il que notre République abandonne ses enfants ? Pourquoi l’État ne démantèle-t-il pas ces réseaux ? Pourquoi n'apporte-t-il aucune réponse d'ensemble pour transformer les conditions sociales qui favorisent l'islamisme ? Monsieur le président, mesdames et messieurs les ministres, quel changement d'orientation à l’égard des populations issues de l'immigration envisagez-vous ? En un mot, quelle politique d'intégration comptez-vous mener pour mettre fin au sentiment de non appartenance au monde d'une partie toujours plus grande de nos concitoyens ?

Extrait du scénario

Séquence 4 :

Narrateur — Janvier. Grande salle du lycée Jules Ferry. Préparation d’un concours d’éloquence.

Valentin Fontaine — (Avec passion) …la crainte des autres nous renferme sur nous-mêmes, nous rend solitaires et ignorants. Le racisme est une manière de déléguer le dégoût qu’on a de soi-même. Si vous ne respectez  pas avec dignité votre prochain, vous n’avez pas de place dans son monde. (Court silence)

Nadine Bellanger — Pas mal du tout Valentin. La conclusion est un peu ambiguë et aurait mérité d’être développée pour plus de clarté.  Mais vous êtes en progrès. C’est bien. A qui le tour ? Nous écoutons votre texte, Nasser.

Nasser Gacem — Je n’ai pas eu le temps de l’apprendre. 

Nadine Bellanger — Oui. Et ?

Nasser Gacem —Je peux le lire sur mon téléphone ?

Nadine Bellanger — Ah, que feriez-vous sans lui ? C’est un peu votre doudou numérique…

Valentin Fontaine — Trop le seum : le mien, il est en réparation. 

Nadine Bellanger — Vous êtres « grave vénère » n’est-ce pas Valentin ? Ce qui ne vous autorise pas à prendre la parole sans l’avoir demandée. Quant à vous Nasser, vous pouvez sortir votre téléphone à titre exceptionnel.

Nasser Gacem — Merci Madame. (Elle lit.) «  Derrière les grands discours sur la République et ses valeurs se cache une réalité que les populations racisées connaissent plus que quiconque en France. La France n’a pas soldé son passé colonial. Elle est incapable de regarder ses citoyens originaires de ses anciennes colonies comme des citoyens ordinaires. Ils sont toujours les peuples indigènes qu’il faut discipliner et civiliser… »

Nadine Bellanger — La consigne était d’écrire son propre discours Nasser…

Nasser Gacem  — «  …Le déni de droit auquel font face ceux qu’on appelle les musulmans s’illustre par les lois adoptées pour les cibler spécifiquement.  Il suffit qu’une femme porte un foulard en France pour qu’elle se retrouve en état de mort sociale parce que tout lui interdit, de l’école au travail en passant par les loisirs… »

Nadine Bellanger — Montrez-moi ce texte…

Nasser Gacem  — « …La centaine de jeunes filles exclues pour port de jupes longues ou les enfants agressés par le personnel de l’éducation nationale n’a ému personne… »

Nadine Bellanger — (Avec fermeté.) Donnez-moi ce smartphone.

Nasser Gacem —  « …Peut-on parler de citoyens à part entière lorsque même les enfants ne sont pas épargnés par l’islamophobie ? » (… Silence de la classe…)

Nadine Bellanger — Vous avez terminé ? Donnez-moi ce smartphone.

Nasser Gacem — Pourquoi Madame ? Ce qu’il contient, c’est privé. Et puis vous voulez réduire ma liberté d’expression.

Nadine Bellanger — Au contraire,  je veux l’élargir en  vous incitant à écrire vos propres discours, plutôt que de relayer sans recul ceux des autres. C’est pourquoi j’aimerai connaitre la source de celui-ci.

Nasser Gacem — Ah zut. Je l’ai effacé. Par accident.

Nadine Bellanger — C’est fort dommage.  Vous allez donc m’amener votre carnet de correspondance afin que j’explique au Conseiller Principal d’Education pourquoi vous lui rendez visite. Et aussi, pour vous donner deux heures de colle. Par accident.

L'invité Didier Lemaire

Didier LEMAIRE
Didier LEMAIRE © Radio France / Valérie Priolet

Didier Lemaire est professeur de philosophie et de cinéma au Lycée de la Plaine de Neauphle à Trappes dans les Yvelines. Il est en poste à Trappes depuis 18 ans. Une ville à laquelle nos consœurs du journal Le Monde, Raphaëlle Bacqué et Ariane Chemin ont consacré un livre passionnant, La Communauté, paru cette année aux éditions Albin Michel. 

Didier Lemaire est aussi un fervent défenseur de la laïcité. Ancien membre d'une association de Trappes engagée dans la prévention aux dérives sectaires et à la radicalisation, Paroles à cœur ouvert, il est Membre fondateur du Cercle de Réflexion et d'Action Contre l'Emprise Islamiste (juillet 2018).
Il est l’auteur d’un texte écrit pour un Colloque de la FSU "Les processus de radicalisation à l’école », texte dans lequel il raconte son expérience de professeur au quotidien dans ce lycée. Il commence le texte en situant les difficultés économiques dans lesquelles se trouvent la ville de Trappes:  19% de chômeurs, un taux de pauvreté de 25% et un revenu moyen par habitant et par an de 18 000 euros. Les difficultés sont évidemment économiques mais aussi psychiques. Trappes est aussi la ville de France où il y a eu le plus grand nombre de départ en Syrie, au Jihad, à la guerre contre les mécréants. Comment peut-on l’expliquer ?

Le scénariste Vincent Dheygre

Vincent DHEYGRE
Vincent DHEYGRE / Cris Noé

Vincent Dheygre est auteur, scénariste et metteur en scène. Sa bio à retrouver ici. Il a été en résidence, soutenu par la région Ile-de-France, dans le Lycée de la Plaine de Neauphle à Trappes dans les Yvelines, pour partager avec des élèves son expérience de l’écriture de fiction. Pendant un an il a côtoyé professeurs, administrations et les élèves bien sûr, enfin tous ces hommes, femmes et jeunes qui vivent et font le lycée. Il a pu échanger autour de son métier d’auteur, et de l’écriture de fiction.

Ressource complémentaire

  • Le film Ne m'abandonne pas  de Xavier Durringer, pour France 2, diffusé le 3 février 2016. 

Générique 

Le lycée  de Vincent Dheygre

Avec :

  • Océane Mozas 
  • Sofian Khammes
  • Marie Desgranges
  • Claire Dumas
  • Farida Ouchani 
  • Mathieu Marie 
  • Louis Helle
  • Grace Seri 
  • Et les voix d’Alexia Hanany, Marius Drano et Nicolas Hanoteau
  • Bruitages : Bertrand Amiel 
  • Prise de son, montage, mixage : Sébastien Royer, Cédric Chatelus
  • Assistante à la réalisation : Louise Loubrieu
  • Réalisation : Sophie-Aude Picon

Programmation musicale :

  • DAMSO : Humains
  • LOST/Camelia JORDANA : Fi 3Iemi
  • 113/BOSS1 : Les regrets restent 
L'équipe
Suivre l'émission
Nous contacter
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.