Une fiction écrite par Jean-Pierre Thiercelin et réalisée par Michel Sidoroff. La fiction d’aujourd’hui nous raconte l’histoire du film Shoah. Invitée Corinna Coulmas qui a accompagné Claude Lanzmann pendant toute la réalisation de son film, et nous raconte comment et pourquoi il a été conçu et monté par son auteur.

Le réalisateur Claude Lanzmann pose, le 23 mai 1985 à Paris, après avoir reçu le Prix des Arts et des Lettres par le président du Jury de la fondation du Judaïsme français
Le réalisateur Claude Lanzmann pose, le 23 mai 1985 à Paris, après avoir reçu le Prix des Arts et des Lettres par le président du Jury de la fondation du Judaïsme français © AFP / JOEL ROBINE

A sa sortie en 1985, le critique François Ekchajzer écrivait dans Télérama : « Œuvre monumentale, voire œuvre-monument, Shoah occupe une place à part dans l’historiographie audiovisuelle de  l’extermination des Juifs d’Europe. » 

C’est un film d’histoire au présent explique Claude Lanzmann, qui ne comprend aucun commentaire d’experts ou d’historiens. Il n’y a aucune voix off pour dire quoi penser, pour relier de l’extérieur les scènes entre-elles. Ces facilités, propres à ce qu’on appelle classiquement un documentaire ne sont pas autorisés dans « Shoah ».

Sa réalisation fut une aventure de longue haleine puisque la préparation, le tournage et le montage durèrent près de douze années, pour 350 heures de prises de vue. Le film dure 9H30 !

Extrait du scénario

Séquence 2. 

Voix off : 1975. Altötting. Basse Bavière. Allemagne. 

On entend l’ouverture de la porte extérieure d’un pavillon. Claude lanzmann et Corinna Coulmas sortent ...

Voix de Frantz Suchomel : Auf Wiedersehen ! Bis bald !...

Corinna Coulmas et Claude Lanzmann : Auf Wiedersen !... Bis bald !... La porte se referme. On entend leurs pas qui descendent quelques marches, le grincement d’une grille et quelques pas sur le trottoir... Ambiance de rue calme...

Claude Lanzmann : Après une profonde respiration. De l’air !... Ne te retourne pas... Ils doivent être à la fenêtre... J’ai besoin de marcher...

Corinna Coulmas : Ah oui, ça nous fera du bien !... On les entend marcher. 

Claude Lanzmann : Après un temps. Alors ?...

Corinna Coulmas : Après un temps. Moi aussi, j’ai besoin de respirer... J’ai un poids sur l’estomac... Mais ça a marché. Il a mordu à l’hameçon... Vous avez vu comme il se rengorgeait ? J’en ai la nausée...

Claude Lanzman : Oui mais cette fois le poisson est ferré. Il faut veiller à ne pas le perdre en route... Enfin ! Ca nous console de tous nos déboires !... De tous ces voyages en Allemagne, ces heures de planque au coin de la rue... 

Corinna Coulmas : Oui... Les enquêtes, les fausses pistes, les « inconnus à cette adresse », les nazis  retrouvés le jour de leur enterrement... 

Claude Lanzmann : Tu vois, le métier d’assistante, n’est pas une sinécure ! Mais, tu ne t’es pas découragée. Chapeau !... Tu ne t’es pas lassée des coups de fils dans le vide, ou pire, qui se soldent par une bordée d’injures. Et la voix de la femme qui hurle : « Ne parle pas ! Appelle la police !... » Tu as remarqué comme chez les anciens SS, c’est souvent la femme qui porte la culotte ?...

Corinna Coulmas : Quelle idée aussi de vous présenter comme Monsieur Lanzmann qui entreprend un film sur l’extermination des juifs... 

Claude Lanzmann : Je voulais être honnête ! Jouer carte sur table. C’était naïf et complètement idiot !... Mais je pense que cette nouvelle méthode est la bonne... On ne prévient pas. On sonne. Et si la porte s’ouvre, on avise... A une seule condition : tout savoir à l’avance de la personne qui va ouvrir la porte !...

Corinna Coulmas : En tout cas, ce monsieur Suchomel avait l’air ravi de pouvoir jouer au professeur ! C’était malin de lui dire que nous n’étions ni juges ni procureurs mais que nous avions besoin de son aide et de son savoir pour mieux comprendre... De faire valoir l’importance de son rôle historique !...  

Claude Lanzmann : Même au cœur de l’horreur, la vanité humaine est un puits sans fond...

Corinna Coulmas : Vous lui avez quand même proposé de l’argent. Ca aide...

Claude Lanzmann : Et ça me répugne ! Mais n’oublie pas à qui on a affaire... A Treblinka, il était le chef des Goldjuden. Un kommando chargé de récupérer l’argent et les bijoux cachés dans les vêtements et d’extirper les dents en or de ceux qu’on venait de gazer...

Corinna Coulmas : Je sais. Et avant il a fait partie du programme T4 qui planifiait l’euthanasie des handicapés mentaux.  Le gazage des enfants dans les salles de bains du château d’Harteim servaient d’expérimentation pour la future extermination des juifs. Et vous allez filmer cet individu ?...

Claude Lanzmann : J’ignore encore comment, mais j’ai absolument besoin de son témoignage oral. Dans ce film, les protagonistes seront : les victimes juives, les témoins polonais et les bourreaux. Nous venons d’en quitter un. Il ne faut plus le lâcher ! 

Corinna Coulmas : Vous allez vraiment lui écrire, comme vous avez dit ?...

Claude Lanzmann : Bien sûr ! Et il faudra sans doute que je revienne le voir... Tu as vu pour Perry Broad qui était au block de la mort à Auschwitz ? Un retournement est toujours possible... Avec Suchomel, il va falloir tourner très vite !

Corinna Coulmas : Très vite ? Mais le tournage n’est pas prévu avant deux ans ?... 

Claude Lanzmann : On va monter une équipe exceptionnelle, hors période de tournage. Je verrai ça au retour avec Willy Lubtchansky  qui sera notre chef op. On trouvera bien une solution... Un temps. Tu te souviens de ce que m’avait dit le responsable fédéral chargé de la poursuite des criminels de guerre nazis, quand je lui ai présenté une liste de 150 noms ?...

Corinna Coulmas : Très bien : « Je crains, hélas, que vous n’arriviez pas à grand-chose... »

Claude Lanzmann : En fait, il n’y croyait pas une seconde.

Corinna Coulmas : Mais il ne se doutait pas que vous étiez un enragé qui ne lâche jamais !... Ni que 30 criminels nazis seraient contactés par un certain professeur Laborde, directeur du « Centre d’étude et de recherche sur l’Histoire contemporaine », qui n’existe pas... En vue d’une rencontre avec un certain professeur Claude-Marie Sorel qui vous ressemble comme deux gouttes d’eau !... Rires de Lanzmann.

Claude Lanzmann : Mais pour combien de réponses ?... Pour combien  de contacts fiables à l’arrivée ?... Ca nous permettra au moins  de rencontrer bientôt ce monsieur Stier, chef du bureau de la Reichsbahn, chargé des transports de juifs vers les camps de la mort...

Corinna Coulmas : Ralentissant le pas. Mais les autres ?...

Claudes Lanzmann : Les autres ?... Tu veux dire les juifs ? Les membres des Sonderkommandos ?... Mais, à New-York,  j’ai rencontré, non sans mal, Abraham Bomba, le coiffeur de Treblinka... Et, en Israël, Michael Podchlebnick et Simon Srebnik... Nous avons encore beaucoup d’autres contacts, tu le sais bien... On avance sur tous les fronts...

Corinna Coulmas : Oui, mais les autres ?... Les témoins polonais. Il faudra bien les rencontrer un jour ! Aller en Pologne...

Claude Lanzmann : Il s’arrête. Jamais ! En Pologne, il n’y a rien à voir. On ne va pas parler de ça maintenant !... Tiens, voilà un café... Viens ! Allons plutôt nous réchauffer ! Ils repartent rapidement vers le café.
 

Invitée Corinna Coulmas 

Corinna Coulmas a accompagné Claude Lanzmann pendant toute la réalisation de son film « Shoah ». Elle avait 24 ans quand ils ont commencé à travailler sur le film, elle en avait 34 quand le film est sorti en 1985. Elle parle couramment Allemand, sa langue maternelle, mais aussi Hébreu. C’était donc à elle que Claude Lanzman a confié la lourde tâche de prendre contact puis de convaincre les témoins, Juifs mais aussi anciens nazis, de témoigner pour le film. Elle vit actuellement en France, dans un petit village à côté de Sablé-sur-Sarthe où notre reporter Anaëlle Verzaux est allée la rencontrer et l’interviewer. Vous entendrez également Shura Lipovsky, grande chanteuse et amie de Corinna. Elle chante en Yiddish sur la Shoah pendant l'entretien recueilli par Anaëlle....

Corinna COULMAS
Corinna COULMAS © Radio France / Anaëlle Verzaux

Le scénariste Jean-Pierre Thiercelin 

Son blog est ici et ses fictions pour l’émission Affaires Sensibles : Les vacances de Jacques Tati; _Pierre Brossolette_, le soutier de la gloire;  Léo Ferré, la musique insurgée; 28 septembre 1978 La mort de Jean-Paul Ier; Aimé Césaire, le poète de la colère; Salut les Yéyés ou encore BRIL. 

Jean-Pierre Thiercelin, scénariste, auteur, comédien et homme de théâtre.
Jean-Pierre Thiercelin, scénariste, auteur, comédien et homme de théâtre. © Radio France / Valérie Priolet

Ressources:

  • Archive :  Claude Lanzman interviewé dans Apostrophe par Bernard Pivot, sur A2 (France 2) le 05/07/1985
  • Le Mémorial de la Shoah 

Générique 

Programmation musicale : 

  • RITA MITSOUKO/ Catherine RINGER : Le petit train
  • BARBARA : Mon enfance
  • Jean-Jacques GOLDMAN : Comme toi
L'équipe
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