Une fiction écrite par Charif Ghattas et réalisée par Michel Sidoroff. Voici l’histoire d’Elia Kazan, le plus américain des cinéastes. Et pourtant c’est un étrange destin que le sien... Invité Bruno Icher journaliste, critique de cinéma et membre du comité de sélection de la quinzaine des réalisateurs.

Elia Kazan sur un plateau de tournage, en 1977
Elia Kazan sur un plateau de tournage, en 1977 © Getty / ullstein bild Dtl.

Fils d’émigré grec originaire de Turquie que la famille persécutée avait fui pour rejoindre les Etats Unis, Elia Kazan tout en volonté, aspire à deux choses :  l’intégration au rêve américain et devenir artiste. Il commencera au théâtre.

Kazan c’est avant tout un découvreur de stars comme Marlon Brando ou James Dean, à l’origine du légendaire  Actor studio,  il crée à Broadway entre 1947 et 1948 deux chefs d’œuvre, « Un tramway nommé désir » de Tenessee Williams et « Mort d’un commis voyageur » d’Arthur Miller qui deviendra son ami et avec qui il partagera son engagement politique et la douleur d’être un immigré incompris.

Puis il quitte Broadway et New York et arrive à Hollywood où il signera dans les années 50 des véritables chefs d’œuvres, comme « Sur les quais », « A l’Est d’Eden », « Baby Doll » ou encore « Un homme dans la foule » en 1957.

Mais dans ces années 1950, la vie de Kazan est percutée par la réalité américaine. Edgar Hoover, patron et créateur du FBI, et le sénateur Mac Carthy déclarent la guerre à l’ennemi intérieur, le communisme.

La commission sur les activités anti-américaines est mise en place, et à Hollywood elle terrorise studios, acteurs, scénaristes et réalisateurs, elle  recueille les témoignages d’artistes qui dénoncent leurs collègues communistes.

En avril 1952, Elia Kazan est convoqué pour la deuxième fois, il donnera huit noms, ceux d’anciens camarades du groupe de théâtre auquel il appartenait dans les années 40 et du Parti communiste dont lui-même a été membre. 

Cette collaboration marquera Kazan et Hollywood à jamais. Lui, l’immigré progressiste, artiste bourré de talent qui vient de se renier ! Certains ne lui pardonneront jamais et l’accuseront d’avoir trahi pour de l’argent comme un « petit bourgeois » ! Lui répondra  que « Bien ou mal, il n’a pas agi par calcul mais par conviction » ! Kazan avait lâché le parti communiste, il n’avait pas supporté le pacte germano-soviétique !

Traître, délateur ou convaincu, Kazan vivra quelques années difficiles puis rebondira avec de nouveaux chefs d’œuvre comme « America America ». En 1999, un oscar lui ait décerné à titre honorifique pour l'ensemble de sa carrière. Mais la polémique n’a pas cessé et Kazan reste pour certains « le cinéaste de la discorde » !

Extrait du scénario

4. Kazan, Marilyn Monroe. 

Quelques semaines plus tard. Chez Marilyn Monroe. Chambre à coucher. Kazan et Marilyn Nuit

Monroe : Embrasse-­‐moi. (Kazan l’embrasse.) Encore. (il l’embrasse encore) Encore, Gadg. (Une jouissance courte, un peu étouffée). 

Kazan : J’aime faire l’amour avec toi. 

Monroe : Ça tombe bien, moi aussi. 

Kazan : Et avec Arthur ? 

Monroe : Aussi. Tu as des cigarettes ? 

Kazan : Là, dans la poche de mon veston. Marilyn allume une cigarette. Pourquoi tu laisses sa photo encadrée près de nous, Marilyn ? 

Marilyn : J’aime bien qu’on fasse l’amour et qu’Arthur nous regarde le faire. 

Kazan : Nous, on est des amis. Mais Arthur et toi c’est différent, vous vous aimez. 

Marilyn : Toi aussi tu l’aimes. *

Kazan : Oui, quoiqu’en ce moment, j’ai du mal à cerner le personnage. 

Marilyn : C’est son silence radio qui te préoccupe ? Il panique à l’idée d’être convoqué par la commission. 

Kazan : Mais Arthur n’est même pas membre du parti. Il ne l’a jamais été. Moi, j’ai de vraies raisons de paniquer. Lui… On pourrait l’accuser d’écrire des pièces à tendance gauchisante, mais moi c’est différent, j’ai eu ma carte. 

Marilyn : Et aujourd’hui ? 

Kazan : Aujourd’hui ? Plutôt mourir. Tu veux qu’on parle des goulags ? Des exactions ? De la folie de Staline ? Non, c’est de l’histoire ancienne. C’était en 34. J’avais 22 ans. J’ai été membre du parti communiste pendant dix huit mois. 

Marilyn : Il y a prescription alors. 18 mois, c’est rien du tout. 

Kazan : Pour la clique de Mc Carthy, c’est amplement suffisant pour justifier l’inscription de ton nom sur la liste noire. 

Marilyn : Zanuck, Cohn, ils sont au courant ? 

Kazan : Ils font semblant de l’ignorer mais franchement, je crois qu’ils ont toutes les infos nécessaires sur toutes les personnes employées par les studios. 

Marilyn : Et la commission ? 

Kazan : J’emmerde la commission, vois-­tu ?! S’ils me convoquent, ce qui est une question de jours ou de semaines, eh ben je leurs dirais d’aller se faire voir. Je ne répondrai pas. Je n’irai pas à Washington, je n’irai nulle part. 

Marilyn : Harry dit que ce n’est pas le moment de défier la commission. Ils sont en position de force. 

Kazan : Je sais bien. Mais quoi, sous prétexte qu’ils profèrent des menaces, il faudrait non seulement qu’on opine sagement et qu’on balance des noms de surcroît ?! Ils peuvent toujours rêver. J’ai beau ne pas aimer ce foutu parti de cons, je ne donnerais pas mes amis du groupe théâtre. 

Marilyn : Tu fais toujours les bons choix, Gadg, je ne m’inquiète pour toi. 

Kazan : Evidemment. C’est pour Arthur que tu es inquiète. 

Marilyn : Oui. Ça fait des semaines qu’il ne m’écrit plus de lettres. 

Kazan : Les lettres passionnées d’Arthur ! 

Marilyn : Il ne me répond même plus au téléphone. Je l’aime tant, Gadg. Je l’admire et je l’aime tant, tu comprends ? 

Kazan : Bien sûr. Moi aussi, je l’aime et je l’admire, tu sais. Il est comme un frère pour moi. On a fait tant de choses ensemble. On se complète si bien... Regarde, tu es amoureuse de lui, il l’est de toi, et nous faisons l’amour ensemble sans que cela ne pose le moindre problème. C’est pas magnifique, Marilyn ? 

Marilyn : Si. Je vous aime, tous les deux. 

Kazan : Et je vais te dire un secret : je n’ai jamais vu Arthur aussi jeune et aussi gai que depuis qu’il t’a rencontré. Mais… c’est un être compliqué, tu dois comprendre ça. C’est un artiste, engagé, torturé, et plein d’humanité. Il est tiraillé entre son désir refoulé et sa culpabilité de puritain. 

Marilyn : Il a peur. 

Kazan : Tu crois que je n’ai pas peur, moi ? 

Marilyn : Toi ? Non. 

Kazan : Tu te trompes. J’ai peur, comme les autres, sinon davantage encore.

L'invité Bruno Icher

Bruno ICHER
Bruno ICHER © Radio France / Valérie Priolet

Pour comprendre l’homme, l’artiste à la vie tourmentée et qui semble dépasser le souvenir de cette faute par une volonté créatrice, nous recevons Bruno Icher, journaliste et critique de cinéma. Il est ancien chef du service culture à Libération et rédacteur en chef à Télérama et il a  rejoint le comité de sélection de la Quinzaine des réalisateurs en 2016. Il a fait paraître l'an passé Quinzaine des réalisateurs : les jeunes années, 1967-1975 (éditions Riveneuve, 2018).

Le scénariste Charif Ghattas

Scénariste et comédien, son CV ici.  Et aussi là.

Ressource - Archive :  Apostrophe octobre 1989 :  Elia KAZAN, invité par Bernard PIVOT à l'occasion de la sortie de son livre autobiographique "Une vie", dans lequel il revient sur la période du maccarthysme, explique pourquoi il a accepté en 1952 de déposer devant la commission américaine qui faisait la chasse au communisme.

Générique

1952 : KAZAN ET LES AUTRES de Charif Ghattas

Réalisation Michel Sidoroff

Avec :

  • Elia Kazan : Bertrand Suarez Pazos
  • Arthur Miller : Nicolas Raccah
  • Marylin Monroe : Pauline Cheviller
  • Darryl F.Zanuck : Richard Sammut
  • Bruiteuse : Sophie Bissantz
  • Prise de son, montage, mixage : Olivier Dupré, Antoine Hespel
  • Assistantes à la réalisation : Justine Dibling et Louise Loubrieu

Programmation musicale :

  • Nick WATERHOUSE : Song for winners
  • Lou REED : The debt I owe
Les invités
L'équipe
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