Une fiction écrite par Charlotte Escamez et réalisée par Sophie-Aude Picon. Pour mieux comprendre qui était Louise Bourgeois et son influence sur les nouvelles générations d’artistes, nous recevrons Jacqueline Caux, psychanalyste, écrivain, cinéaste, artiste et auteure d'un livre d'entretiens avec elle.

L'artiste et sculptrice franco-américaine, Louise Bourgeois photographiée dans son atelier à Chelsea, Manhattan, 1982.
L'artiste et sculptrice franco-américaine, Louise Bourgeois photographiée dans son atelier à Chelsea, Manhattan, 1982. © Getty / Jack Mitchell

La fiction commence par cette phrase : « Les gens heureux n’ont pas d’anecdotes à raconter, ils n’ont pas d’histoire, ils n’ont rien à dire. Ils ont été heureux et c’est totalement improductif. Ce n’est pas mon cas. Je ne veux pas être horrifiée par les choses que j’ai dites ! Ils reflètent une de mes obsessions : être utile. Ce que je veux, c’est me souvenir totalement du passé, avoir un contrôle total sur le passé. Quel sens y aurait-il à mentir ? »

Ces mots sont de Louise Bourgeois, artiste, sculptrice et plasticienne franco-américaine. Et cette question, « quel sens y aurait-il à mentir, » raisonne dans son œuvre et sa vie.

L’artiste a été célébrée tardivement en France. Son pays natal l’honorera en 1991 en lui décernant le grand prix national de la Sculpture et de lui consacrera deux rétrospectives en 1995 et 2008.

Louise Bourgeois est née à Paris le 25 décembre 1911, est morte à New York le lundi 31 mai 2010, à l’âge de 98 ans. A sa mort la presse française a longuement raconté sa vie, son œuvre… Petite revue de presse à l’occasion de sa disparition : comme dans cet article du journal Le Monde de 2010, «  Louise Bourgeois a bâti une œuvre autobiographique singulière et violente, entre expressionnisme abstrait et figuration de l’inconscient…  des sculptures minimalistes ou géantes mais toujours chargées de symboles »… Puis dans Libération, par Vincent Note : « Louise Bourgeois fut le plus grand sculpteur de la seconde moitié du XX ème siècle après Brancusi et Giacometti dont elle partageait une inspiration surréaliste. Son œuvre est surtout connue du grand public par ses immenses araignées qu’elle appelait des « Mamans ». Elle est la mère d’une œuvre prolifique et assez effarante, d’une violence assourdie par l’ironie » ! Le Scandinave Jonas Storsve qui participa à l’organisation de la rétrospective de l’artiste à Beaubourg en Mars 2008, disait d’elle : « Elle eut ainsi un rôle déterminant pour toute une génération, montrant qu’on pouvait avoir un mari, des enfants, une vie de famille et en même temps, devenir un grand créateur ».

Pour Louise Bourgeois, créer était d’abord un acte de libération. Dans le journal La Croix Sabine Gignoux écrivait : «  Son œuvre évoque les grandes peurs enfantines, l’ombre démesurée des adultes, l’ambivalence des pulsions où l’amour se mêle à la dévoration. A l’image de ses araignées de bronze géantes, figures maternelles à la fois protectrices et menaçantes… »

Inclassable, torturée et féministe… Ses œuvres seront toujours basées sur un rapport ambiguë avec le féminin et le masculin hérité d’une enfance difficile… rajoute Céline Maréchal, dans les Inrockuptibles.

Et pour laisser les derniers mots à l’artiste : « Ma sculpture est mon corps. Mon corps est ma sculpture ».

Extrait du scénario

Extrait de la scène II

…avec mon père

A l’heure du dîner, son de vaisselle qu’on dispose sur la table.

La mère : Louise aide-moi à mettre le couvert. 

Louise raconte en tenant son journal : Lorsque j’étais enfant, maman disposait toujours une autre assiette à côté de celle de mon père. Il avait le droit de la briser…il passait ses nerfs comme ça plutôt que sur nous. C’était un homme violent. Ma mère était inventive et patiente.

Son d’assiette brisée

Le père : Nom de Dieu ! 

La mère : Encore une, je n’aurais bientôt plus de vaisselle.

Louise raconte : Et je tiens de lui, je casse tout ce que je touche…A la fin du repas, parfois papa inventait des jeux.

Le père : Alors je vais vous faire une démonstration, ça s’appelle le jeu de l’orange. Ecoute bien Louise, ou plutôt regarde : j’ai appris ça dans les tranchées. 

Louise : J’adore les jeux !

Le père : Louison, tu choisis une belle orange, c’est préférable. Tu dessines un corps de femme dans l’écorce avec un couteau. La tête, les épaules, les seins, le ventre… Regarde comme elle prend forme ! Je dois aussi lui dessiner des bras, des hanches, des jambes …

La mère : Peut-être que tu pourrais lui apprendre à jouer aux échecs, tu es très doué pour ça Louis.

Le père : Laisse-moi faire, tu veux. Voilà un corps digne de ce nom, regarde ! Et ses longs cheveux, c’est beau hein ? Ensuite, il ne restera qu’à retirer sa peau. Mais il faudra être extrêmement soigneux…J’ai été bon dès ma deuxième orange. La guerre était affreuse, nous avions besoin de nous distraire un peu.

Louise : Elle est bien jolie.

La mère : Il est tard, Louise devrait plutôt aller se coucher.

Le père : Penses-tu. Elle veille, elle est solide et résistante. Hein Louison ? Et puis cesse de m’interrompre tout le temps ! Le secret est de placer la queue de l’orange à l’endroit des génitales, voilà. Comme je le disais, le plus délicat est d’extraire sa peau… (il s’exécute) Mais à qui ressemble-t-elle ? On dirait toi, ma Louison, cette petite figurine, tu ne trouves pas ? Oh mais qu’est ce que c’est que ça ?

La mère : C’est un peu déplacé.

Le père : Quelque chose a poussé entre les jambes. Mais tu n’as rien de tel ma Louison ! Il te manquera toujours ça. Pauvre Louison qui ne sera jamais un garçon !  (rire du père) Riez donc avec moi ! 

Louise en criant, elle s’enfuit dans sa chambre, son de ses sanglots d’enfant :  C’est pas drôle !

Louise raconte : La cruauté ne s’oublie pas. La cruauté de mon père envers moi, envers ma mère …

Invitée Jacqueline Caux

Jacqueline CAUX
Jacqueline CAUX © Radio France / Valérie Priolet

Jacqueline Caux est psychanalyste, écrivain, cinéaste et artiste, spécialiste des Etats Unis. Elle a publié des livres d’entretiens avec des artistes atypiques de la seconde moitié du vingtième siècle, dont ce livre avec et sur Louise Bourgeois qu'elle a rencontrée et avec qui elle était amie. Ce livre édité au Seuil et dont le titre est tout un voyage : « Tissée, tendue au fil des jours, la toile de Louise Bourgeois !» Elle a réalisé des émissions de recherche pour France Culture, des courts métrages expérimentaux et des films musicaux. elle a aussi collaboré à l’ouvrage collectif intitulé « Andy Warhol géant ! », aux éditions Phaidon. Elle était notre invitée le 7 septembre dernier pour nous parler d’autres personnages: Valerie Solenas et Andy Warhol. Jacqueline Caux évoque sa rencontre avec l'artiste Louise Bourgeois qui se comparait à Eugénie Grandet, cette figure romanesque de Balzac et personnage de la Comédie Humaine, elle disait d’ailleurs « Eugénie c’est moi » !

Son actualité

  • Présentation-Projection, le 10 Janvier 2019, à l’ESAD, au Mans, de son film « Cycles of The Mental Machine » autour de la musique Techno de Detroit.
  • Présentation - Projection - Participation, le 10 et le 11 Février 2019, au cinéma Close-UP et au Café Oto, à Londres, à l’hommage rendu - du 7 au 14 Février 2019 - au  musicien Français Luc Ferrari, créateur du Paysage sonore, des Presque rien, qui aura composé, à partir d'instruments traditionnels mais aussi d'instruments électroniques, des œuvres qui nous auront fait entendre le fragile, l’ordinaire, l’intime, la sensualité de nos vies.

La scénariste Charlotte Escamez

Charlotte Escamez, auteur de "Est-ce que Christie a tué Poirot ?"
Charlotte Escamez, auteur de "Est-ce que Christie a tué Poirot ?" © Radio France / Emmanuelle Fournier

Vous trouverez sa biographie et son actualité ici. 

Archive

Louise Bourgeois enregistrée le 21/07/1999 pour un documentaire de France Culture Louise Bourgeois Histoire d’utopies de Monette  Berthommier

Générique

« Louise Bourgeois, au-delà d’Eugénie Grandet »

de Charlotte Escamez

Avec : 

  • Maloue Fourdrinier
  • Johanna Korthals Altes
  • Jean-Edouard Bodziak
  • Elise Arpentinier
  • Eric Frey
  • Charlotte Escamez
  • Rodolphe Congé
  • Bruitages : Bertrand Amiel
  • Prise de son, montage, mixage : Catherine Dérethé et Matthieu Le Roux
  • Assistante à la réalisation : Louise Loubrieu
  • Réalisation : Sophie-Aude Picon

Programmation musicale :

  • Leonie PERNET : Father
  • Laurie ANDERSON : Statue of liberty
Les invités
L'équipe
Suivre l'émission
Nous contacter
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.