Une fiction écrite par Renaud Meyer et réalisée par Sophie Aude Picon. Elle nous raconte un voyage dans l’histoire, l’histoire d’un livre Vie et Destin et aussi l’histoire d’un homme, d’un écrivain, Vassili Grossman. Invitée Anne Coldefy-Faucard éditrice et traductrice d’auteurs russes.

Vassili Grossman avec l'Armée rouge à Schwerin, Allemagne, 1945.
Vassili Grossman avec l'Armée rouge à Schwerin, Allemagne, 1945. © Getty / Fine Art Images / Heritage Images

D’abord proche du régime soviétique, Vassili Grossman devient progressivement anti-stalinien. Son œuvre, tout en dépeignant la société russe, rend compte de sa nouvelle prise de conscience politique, de cette mutation idéologique et politique.

Ecrivain engagé, Grossman combat sur le front dès 1941 et devient correspondant de guerre du régime. Après la victoire de Stalingrad, il suit l’armée rouge vers Berlin et est l’un des premiers à découvrir l’horreur nazie lors de la libération du camp d’extermination de Treblinka.

Il en reviendra bouleversé et puisera dans cette expérience personnelle les thèmes de ces deux romans « Pour une juste cause » et « Vie et Destin ».

Dans une de ses critiques littéraires au journal le Monde, Nicole Zand, chroniqueuses littéraires, présente ainsi le livre de Grossman : « Une fresque historique. Une œuvre gigantesque. Démonstration implacable des horreurs du stalinisme, cette œuvre majeure est le roman russe du XX eme siècle. Vassili Grossman nous parle de son pays avec une franchise, une profondeur, une largeur de vues que nous n’avons jamais connues dans la littérature soviétique, Soljenitsyne compris. »

Terminé en 1960, Vie et Destin, roman emblématique donc, immense fresque sur la guerre construite sur le modèle de Guerre et Paix de Léon Tolstoï, est saisi par le KGB, la police politique soviétique. Mais une copie a pu être exfiltrée par un dissident. Le livre sera édité en France en 1980 et traduit par Alexis Berelovitch. 

Extrait du scénario

Scène 1.

Nous sommes dans le bureau de Vassili Grossman. Semion Lipkine sort deux pochettes contenant un manuscrit de 1000 pages de sa serviette de cuir, et les donne à Grossman. 

LIPKINE : Tiens, Vassili, voilà les deux pochettes de ton manuscrit. 

GROSSMAN : Alors ? Je m’en suis tiré comment ? 

LIPKINE, exalté : C’est digne de Tolstoï. Il n’y a que lui et toi pour décrire la guerre avec cette force. Mon Dieu, Vassili, tu exprimes avec une telle précision la folie de ce monde. Il y a toute la nature russe dans ton Vie et destin, le cœur russe, les souffrances russes. J’ai reconnu tant de gens derrière tes personnages, leurs manies, leurs expressions. Même moi, je me suis vu. 

GROSSMAN : Toi ? 

LIPKINE : Ton colonel, qui répète sans cesse Liberté ! Liberté ! dans la steppe. Liberté ! c’était mon poème ! 

GROSSMAN, se moquant : Ça t’apprendra à ne pas faire publier tes poèmes. 

LIPKINE : Ce n’est pas faute d’avoir essayé. 

GROSSMAN : Tu manques d’audace, voilà tout ! 

LIPKINE : Toi, Vassili… Tu en as peut-être un peu trop, tu ne crois pas ?  

GROSSMAN : Trop d’audace, ça veut dire quoi exactement ? Allez, sois franc, Sermion. 

LIPKINE : Il faut couper. 

GROSSMAN, agacé : Il faut retirer des passages entiers, c’est ça ? 

LIPKINE : Oui.

GROSSMAN : Et, si je supprime ces passages, j’ai une chance de publier ce roman ? 

LIPKINE : Aucune chance. 

GROSSMAN, s’énervant : C’est digne de Tolstoï, c’est un roman russe par excellence, mais personne ne le publiera ? 

LIPKINE : Non. 

GROSSMAN : Tu verras que ce roman paraîtra.

LIPKINE : Qui va le publier ? 

GROSSMAN : La revue Znamia

LIPKINE : Znamia ? Tu ne vas pas leur donner ton roman ? Pas à eux. C’est de la folie. 

GROSSMAN : Trop tard. 

LIPKINE : Ils l’ont lu ? 

GROSSMAN : Pas encore. Mais ils m’ont déjà donné une avance. Beaucoup d’argent. Ne me regarde pas avec cet air pitoyable ! Je n’ai plus un sou, j’ai besoin d’argent, Semion. Tu es mon ami, tu devrais comprendre quel est mon intérêt. 

LIPKINE : Je comprends surtout que la revue Znamia a intérêt à te publier, parce que tu es le meilleur écrivain russe. C’est une question de prestige pour eux. Mais toi, quel intérêt as-tu à publier chez Znamia ? Ils sont inféodés au pouvoir, soumis au Parti. 

GROSSMAN : Ils ont plus de puissance et d’envergure que tous les progressistes. 

LIPKINE : Tu as vraiment des raisonnements curieux parfois. 

GROSSMAN : Les revues progressistes sont plus frileuses que les officielles. 

LIPKINE : Je ne suis pas certain qu’ils auraient publié ton Vie et destin chez Novy mir, mais au moins tu aurais été face à de véritables connaisseurs.

GROSSMAN, hors de lui : De véritables traîtres ! Tvardovski a non seulement trahi l’auteur que je suis, mais aussi l’ami que j’étais. Il a publié Pour une juste cause, et ensuite il s’est repenti de l’avoir publié, il a voulu que moi aussi je me repente, que je renie mon roman devant l’Union de écrivains. Il a trouvé que je n’y parlais pas assez de Staline, que mes personnages de Juifs étaient trop sympathiques. Qu’avais-je besoin d’en faire des savants ? (Imitant Tvardovski.) Des directeurs de magasins, ça ira aussi bien. (Comme s’il répondait à Tvardovski.) Vous avez raison, camarade Tvardovski… et que faisons-nous d’Albert Einstein, un chef de rayon ? 

LIPKINE : C’est de l’histoire ancienne. 

GROSSMAN : Au cas où cela t’aurait échappé, Vie et destin est la seconde partie de Pour une juste cause

LIPKINE : Fais la paix avec Tvardovski. Envoie-lui ton roman.

GROSSMAN : Staline est mort, Sermion. Alors comme disait Tchekhov : Il est temps pour chacun de se débarrasser de l’esclave qui est en lui. 

LIPKINE : Je t’en prie. Ne donne pas ce roman à Znamia. Dès qu’ils l’auront lu, ils feront tout pour empêcher qu’il ne paraisse. 

GROSSMAN : On viendra m’arrêter, c’est ça ? 

LIPKINE : Souviens-toi, quand tu as publié Pour une juste cause, comme on sursautait la nuit dans la datcha à Ilinsk. A chaque claquement de volet, à chaque bruit, tu me disais : Les voilà ! Cette fois, ce sera pire, Vassili. Prépare-toi à recevoir des flèches empoisonnées. 

GROSSMAN : Alors Vie et destin est impubliable ? 

LIPKINE : Montre-le à Tvardovski. Juste pour avoir son avis. 

GROSSMAN : Quel lâche tu fais ! Je ne laisserai pas ce manuscrit pendant vingt-cinq ans dans un tiroir comme tu le fais avec les tiens. (Un temps. Maintenant plus calme.) Excuse-moi… Tu as noté les passages qu’il fallait retirer ? 

LIPKINE, lui tend un papier : Voilà la liste. 

GROSSMAN, visant les notes : C’est tout ? Ce sont les seuls passages dangereux ? 

LIPKINE : Tout est dangereux dans ton roman. Cette fois, tu ne remets pas simplement en cause le stalinisme pour revenir à un socialisme à visage humain. Tu remets carrément en cause tous les grands systèmes.

GROSSMAN, lisant les notes : Bon… Voyons… Pourquoi veux-tu supprimer cette scène ? Elle est essentielle. 

LIPKINE : Le vieux bolchevik et le nazi ? (Citant.) Notre victoire est votre victoire. Ceux qui nous regardent avec horreur vous regarderont aussi avec horreur. Tu fais du communisme et du nazisme des systèmes identiques. Tu as conscience de ce que tu écris, Vassili ? Et là : Très chers amis, vous savez ce que c’est, la liberté de la presse ? Un journal qui vous donne des informations. Vous êtes au courant de ce qui se passe dans votre pays, vous lisez des journalistes politiques aussi bien français qu’américains, et vous êtes capable de comprendre par vous-même en quoi ils ont raison et en quoi ils ont tort. Tu vas trop loin. 

GROSSMAN : Peut-être. (Reprenant les notes.) Quoi d’autres ? (Parcourant les notes.) Oui. Oui. Bon. C’est l’affaire d’une vingtaine de pages à supprimer ? Sur mille, ça ira. 

LIPKINE : Si tu veux, je peux faire des corrections sur ta ponctuation. Elle est parfois un peu barbare. 

GROSSMAN, s’énervant à nouveau : Toi, à part la ponctuation… Tu n’as rien su voir de mon roman ! (Se reprenant, et étreignant Lipkine.) Oh, excuse-moi, Sermion, tout cela est tellement important pour moi… Je vais faire ces coupes, tu as raison. 

L'invitée Anne Coldefy-Faucard

Anne Coldefy-Faucard est ancienne Maître de conférence en littérature russe à la Sorbonne. Elle est éditrice aux éditions Nouveaux Angles et traductrice, d’auteurs russes parmi les plus importants Dostoïevski, Gogol, Soljenitsine, Svetlana alexievitch et  Sorokine. Elle a traduit avec Alexis Berelowitch « Vie et Destin » dans sa première parution en français aux éditions l’Age d’homme en 1980.

Anne Coldefy-Faucard
Anne Coldefy-Faucard © Radio France / Valérie Priolet

Le scénariste Renaud Meyer

Renaud Meyer est scénariste et metteur en scène.

Archive : Extrait d’ Apostrophes du 10/10/1983 :  itw  de Vladimir DIMITRIJEVIC, éditeur suisse qui  présente le roman de Vassili GROSSMAN "Vie et destin", Le livre saisi par le KGB en 1960, n'a survécu que par miracle et n'est arrivé en Occident que vingt ans après la mort de son auteur.

Générique

C’était « Vie et destin, le manuscrit emprisonné » de Renaud Meyer

Avec

  • Grossman : François Loriquet
  • Lipkine : Victor Ponomarev
  • Natacha : Yaël El Hadad
  • Le Colonel : Laurent Lederer
  • Voïnovitch : Emmanuel Ménard
  • Souslov : Rarès Ienasoaie
  • Et les voix de Guillaume Costanza et Alyzée Soudet
  • Bruitages : Bertrand Amiel
  • Prise de son / montage et mixage : Claire Levasseur, Lidwine Caron
  • Assistante à la réalisation : Claire Chaineaux
  • Réalisation : Sophie-Aude Picon

Programmation musicale :

Mary HOPKIN : Those were the days

Ivan REBROFF : Moscow nights

Les invités
L'équipe
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