Une fiction écrite et réalisée par Michel Sidoroff. Voici une fiction sur les montagnes et sur un homme, un héros, une légende de l’alpinisme, avec un palmarès inouï. Invité Charlie Buffet, journaliste et éditeur, grand amoureux des aventures en montagne, il a renconté Walter Bonatti !

Trois séquences de prises de vues représentant l'alpiniste italien Walter Bonatti qui poursuit son ascension du côté du Grand Capucin,  Haute-Savoie (Rhône-Alpes), France, 4 septembre 1964.
Trois séquences de prises de vues représentant l'alpiniste italien Walter Bonatti qui poursuit son ascension du côté du Grand Capucin, Haute-Savoie (Rhône-Alpes), France, 4 septembre 1964. © Getty / Giorgio Lotti/Archivio Giorgio Lotti/Mondadori Portfolio

À un touriste qui lui demandait pourquoi il gravissait les montagnes, le grand guide Giusto Gervasutti déclara : "Parce qu'elles sont là". La force d'une évidence, à l'époque. Aujourd'hui, face aux écroulements de parois de plus en plus fréquents et importants, une question s'insinue en nous : "Est-ce qu'elles seront encore là dans dix ans, dans vingt ans, telles que nous les connaissons, telles que les ont connues, à peu de choses près, nos aînés ?"

En ce dernier vendredi de juin et avant les vacances d’été, nous vous  proposons une fiction sur ces montagnes et sur un homme, un héros, une légende de l’alpinisme, avec un palmarès  inouï et ses nombreuses victoires, des grandes Jorasses au Cervin en passant par le Nevado Rondoy dans les Andes. Walter Bonetti !

Il gravit dès 1955, Le Dru, un sommet dans le massif du Mont Blanc. Ce pilier Sud-Ouest du massif était une sacrée paroi ! Après cette ascension il est devenu le Pilier Bonatti

Mais Le Dru  a quasiment disparu lors du dernier écroulement, en 2005. 

Walter Bonatti y avait signé son plus célèbre exploit en solitaire. Il allait là-haut retrouver l'énergie pour combattre les calomnies qui s'étaient répandues sur lui après l'expédition italienne au K2, en 1954. Puis retiré de l'alpinisme de haut niveau depuis 1965, après son ascension en solitaire de la face nord du Cervin, Walter Bonatti avait pris du recul avec une pratique devenue une activité de spectacle et de tourisme.

Bonatti mourut à Rome le 13 septembre 2011.  Pourquoi cet homme, alpiniste téméraire mais critiqué, a-t-il mis fin à sa carrière d’alpiniste après l’ascension en hiver et en solo du Cervin en 1965 ? Pourquoi  devient-il reporter et explorateur ? 

Extrait du scénario

Ils repartent.

BONATTI : Mahdi, Abram, attention aux crevasses ! Corde tendue !

MAHDI : Ok sahib !

Quelques pas, puis Abram se plaint.

ABRAM : Mon pied ! Mon pied !

BONATTI : Ne bouge pas. J'arrive !

Walter aide rapidement Abram à ôter sa chaussure, puis lui masse le pied.

BONATTI : Tu le sens, Tu le sens ?

ABRAM : Oui... Il commence à me faire mal. 

BONATTI : C'est bon signe. Tu dois redescendre. C'est fini pour toi, sinon, ton pied va y rester, et toi aussi.

ABRAM, se rechaussant avec l'aide de Bonatti, puis laissant sa bouteille d'oxygène : D'accord. Je crois que je n'aurais pas pu la porter plus loin. Rendez-vous au camp VIII. Faites gaffe, les gars.

BONATTI : Et toi, attention aux crevasses, un peu plus bas, et au mur de tente mètres!

Abram s'éloigne.

Ils repartent.

MAHDI : Tchayouroumkous ! Tchayouroumkous ! Cold, cold sahib, freddo ! 

BONATTI, tantôt en voix intérieure, tantôt à Compagnoni et Lacedelli : Toi aussi... Mais où ils sont allés se fourrer? Dans une grotte, une crevasse? Dans une demi-heure il  fera nuit. Et Mahdi et moi qui ne partageons que quelques mots, ceux qui sont nécessaires pour la sécurité: "corde tendue !", "du mou !", "sec !", "j'ai faim, j'ai froid !", "on y va !", etc... Abram, lui, il a appris le hunza...

Fort:

Achille ! Lino ! Où êtes-vous ? Répondez!

(voix intérieure) Nous portons l'oxygène dont ils ont besoin pour le dernier assaut... Dix-neuf kilos... Il suffirait de tourner le robinet pour respirer un peu mieux... Même si nous n'avons pas les masques et les détendeurs qui sont dans les sacs de Compagnoni et Lacedelli...

À nouveau, Bonatti appelle, en vain.

MAHDI, agité : Bicum ni gal yakal than, sahib. ("ils s'en ont allés vers le sommet, sahib")

BONATTI : Hein? Qu'est-ce que tu dis? Ah! vers le sommet! Tu dis qu'ils sont allés vers le sommet ? Achille et Lino "than"?

MAHDI : Àwa, sahib. 

BONATTI : Impossible! L'oxygène, l'oxygène! Sans oxygène, ils ne peuvent monter au sommet ! Et c'est nous qui leur apportons l'oxygène dont ils ont besoin. 

MAHDI : Ohoo! Ohoo! Daphatanglen man ! ("montrez-vous!")

Ohoo! Ohoo!

Seul l'écho lui répond.

Ces appels répétés de Mahdi sont à présent entendus dans le demi-sommeil de Bonatti, au refuge de la Charpoua.

Séquence 6

Réveil de Bonatti au milieu de son cauchemar.

BONATTI, se débattant puis sortant de son rêve : Hein ?  Mahdi! Calme toi! Tu vas tépuiser!

Quoi? ?

En soliloque:

Ah! Jusque dans mes rêves! Lacedelli, Compagnoni, traîtres, salauds! Ils collent à mes pieds comme de la neige humide !

Bonatti se lève et s'habille rapidement.

Voix intérieure:

Si je peux vaincre ce pilier sud-ouest, je pourrai les ramener à ce qu'ils sont : des menteurs, des corbeaux patriotes, comme ceux qui saluaient Mussolini. Mon père, lui, ne l'a jamais salué. C'est peut-être ça qui me poursuit... 

Il sort du dortoir.

Invité Charlie Buffet

Charlie Buffet est actuellement éditeur chez Guérin-Paulsen. Il a été journaliste au Monde et à Libération. Écrivain, historien de l’alpinisme et amoureux des aventures en montagne, il a écrit un ouvrage sur le K2, un monstre qui culmine à 8 611 mètres à la frontière de la Chine et du Pakistan. Et il a eu la chance d’interviewer Walter Bonatti en personne. 

Charlie BUFFET
Charlie BUFFET © Radio France / Valérie Priolet

Scénariste et réalisateur Michel Sidoroff

Michel Sidoroff a signé la réalisation de nombreuses fictions pour France Culture et France Inter. Pour Michel Sidoroff, le scénario radiophonique est un prolongement de l’activité poétique. Parallèlement à des adaptations de grandes œuvres littéraires, l’écriture de scénarios radio l’a mené du côté de chez Rimbaud (« Beth-Saïda »), sur un cargo entre Marseille et Odessa (« Rappel en trouble ») ou dans le monde de l’alpinisme (« La dérive des glaciers »).  « La signature effacée » est né d’une inquiétude de voir disparaître les grandes parois auxquelles se sont confrontés des héros de l’alpinisme comme Walter Bonatti. Fidèle à sa pratique de réalisateur,  Michel Sidoroff est allé enregistrer en haute montagne les ambiances et les bruitages de cette fiction.

Michel SIDOROFF
Michel SIDOROFF © Radio France / Michel Sidoroff

Générique

Walter Bonatti: la signature effacée 

Scénario radiophonique et géologique de Michel Sidoroff 

Avec :

  • Sylvain Deguillame
  • Georges Claisse
  • Etienne Galharague
  • Slimane Yefsah
  • Léo Dussolier
  • Pierre Puy
  • Lorenzo Lefebvre
  • Vittoria Scognamiglio
  • Marc Léonian
  • Bruitages : Bertrand Amiel
  • Prise de son, montage, mixage : Pierre Henry, Stéphane Desmons
  • Assistante à la réalisation : Louise Loubrieu, Sophie Pierre
  • Réalisation : Michel Sidoroff

Programmation musicale : 

  • FLEET FOXES : Blue ridge mountains
  • BABX : Alpiniste
L'équipe
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