Un reportage de Gabriel Kahn, à Buscalan, aux Philippines

Un tatoué :« Je porte ces tatouages sur ma poitrine car j’ai coupé des têtes. J’ai fait cela par vengeance et pour défendre l’honneur de ma tribu ».

Tatouage
Tatouage © Phase4Photography - Fotolia.com

A Buscalan, un village isolé dans les montagnes de la Cordillère, dans le Nord des Philippines, on craint toujours les coupeurs de têtes. Tatoués, tout comme leurs femmes, ils ont leurs propres lois et c’est chez eux que travaille la dernière tatoueuse traditionnelle des Philippines.

Il y a quelques années, elle tatouait essentiellement les guerriers. Mais aujourd’hui, la plupart de ses clients sont de simples touristes.

Pour atteindre Buscalan, c’est toute une aventure. Il faut longer un chemin étroit de la largeur d’un pied, creusé dans la montagne, le long d’un ravin, avant d’atteindre les rizières en terrasses des Kalinga, la tribu des chasseurs de tête.

Plusieurs hommes de ce village arborent les tatouages réservés aux guerriers. Il en est ainsi du forgeron.

Un homme Kalinga : « Notre tribu est forte car elle est unie. Les deux personnes dont j’ai coupé la tête avaient tué un membre de notre tribu. Il était donc de mon devoir de le venger ».

Les visages tatoués sur la poitrine du forgeron de Buscalan sont les symboles des deux têtes qu’il a coupées. Réalisés à l’aide d’épines d’oranger et de suie, ces tatouages sont pour les hommes comme des médailles d’honneur. Quand aux femmes, si elles se couvrent de tatouages, c’est pour être belles. A 92 ans, Whang Od est la dernière tatoueuse des Kalinga.

Whang Od : « J’ai été tatouée quand j’avais 14 ans pour être belle, pour avoir des centaines d’hommes. Aucun homme ici n’aurait voulu d’une femme qui ne soit pas tatouée ».

Les temps ont changé. Le petit chemin glissant qui longe la montagne a été bétonné. L’électricité éclaire Buscalan et lui apporte la télévision. La nouvelle génération ne veut plus se faire tatouer. La dernière Kalinga qui a été tatouée, en 2005, s’appelle Natividad Sugguiyao.

Natividad Sugguiyao : « Auparavant, on ne se faisait pas de tatouages sans raison. Les femmes se tatouaient pour exprimer leur force en leur qualité de source de la vie. Pour manifester leur beauté. Quand aux hommes, avant, c’était aussi pour séduire. Mais cela s’est éteint avec les derniers hommes et femmes tatoués. Dans notre tribu, selon mes chiffres, ils ne seraient plus que 85 individus à être tatoués ».

Pourtant Whang Od n’a jamais été aussi occupée. Des jeunes gens viennent du monde entier jusqu’à sa cabane pour se faire marteler de la suie dans la chair, comme Bicol Alphonsa, une jeune graphiste de Manille.

Bicol Alphonsa : « Quand tu te fais tatouer ici, c’est comme quand tu pries intérieurement. Tu ressens la douleur. Tu te tais. Quand je serais de retour chez moi, je vais me sentir comme si j’étais une autre personne, plus forte, comme une guerrière. Je serais une vraie philippina ».

Avec ses derniers tatouages, Whang Od offre aux visiteurs qui passent un peu de l’âme d’une tribu longtemps crainte et isolée, mais qui a découvert, avec l’arrivée des touristes, l’attrait de l’argent. On tue moins qu’avant à Buscalan. Désormais, les fautifs payent des amendes.

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