Un reportage de Thibaut Cavaillès, à Tunis, en Tunisie

Fayçal : __

__ La situation est difficile. La vie est chère, le travail manque. Tout le monde est fatigué ! Avec Ben Ali c'était bien !

tension croissante en tunisie
tension croissante en tunisie © reuters

Faycal est taxi à Tunis et son témoignage est à l’image de ce que pensent beaucoup de Tunisiens qui en ont assez du blocage politique que vit le pays en ce moment et se voient dans une impasse.

Le printemps arabe n'a pour l’instant donné ni fleurs ni fruits. Il aura surtout permis l'éclosion de la dépression et les Tunisiens vont de plus en plus chez le psychiatre.

Fayçal :

Que tu me donnes la liberté d'un côté et que tu m'affames de l'autre, moi j'en veux pas de la liberté ! Moi je ne veux pas parler, je veux vivre !

Ils sont beaucoup comme Faycal le taxi, à oser dire aujourd'hui dire ce qui n'était pas imaginable au lendemain de la chute de l'ancien régime. Sous Ben Ali c'était mieux. La colère donc pour certains, la déprime chez d'autres. Après l'euphorie de la révolution, la réalité de la transition: crises politique, chômage, insécurité... Les Tunisiens pour beaucoup n'ont plus d'illusion.

Faycal le taxi nous a conduits vers l'hôpital psychiatrique de Razi, dans la banlieue de Tunis, le seul établissement de ce genre dans le pays.

C'estAnyssa Bouasker, psychiatre , qui nous y reçoit :

En 2010, nous avons fait 110.000 actes de consultations ; en 2011, 130.000 ; et en 2012, 147.000. On peut expliquer cela par le fait qu’il y a plus de tensions, de difficultés économiques, que le pays va mal, les gens sont très stressés, il y a plus de chômage et les gens n’arrivent plus à subvenir à leurs besoins. Mais aussi d’un autre côté, il y a un tabou qui est tombé. Avant, c’était un grand tabou d’aller en psychiatrie.

Car pour plusieurs spécialistes, cette augmentation des consultations ne veut pas dire augmentation des dépressions mais justement, libération de la parole même en ce qui concerne l'intime.

Le docteur Rym Ghachem est chef de service à l'hôpital Razi, présidente de la société tunisienne de psychiatrie :

On avait fait des travaux auparavant et on avait trouvé que 9 déprimés sur 10 en consultaient pas en 1997. Ce qu’on remarque, c’est que les gens s’expriment, consultent et veulent être mieux. Donc la révolution , pour eux, elle peut permettre l’impossible.

Et avec cette libération de la parole, un changement des habitudes. Les consultations dans le privé ne sont plus privilégiées.

A mon sens, beaucoup allaient dans le privé parce qu’ils avaient l’impression que dans le public, tout allait être su et connu et ils n’avaient pas confiance dans tout ce qui était public.

Enfin, le « sexe ratio « comme disent les spécialistes, s'est inversé. Aujourd'hui les femmes qui consultent sont plus nombreuses que les hommes, à l'inverse de l'ère Ben Ali. Les femmes qui, selon le docteur Ghachem, portent toute la pression de la réussite de leurs enfants dans une période très difficile.

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