Le reportage de Laurie Fachaux à Santiago du Chili

Emilia, Chilienne :

C’était complètement secret : tu arrives dans une salle d’attente complètement normale, mais quand tu dis au gynécologue que tu ne veux pas garder ton bébé, il t’explique comment faire.

Femme n'est pas synonyme de mère". Manifestation pour l'avortement, 25 juillet dernier, Santiago
Femme n'est pas synonyme de mère". Manifestation pour l'avortement, 25 juillet dernier, Santiago © Laurie Fachaux

CommeEmilia, que vous venez d’entendre, des dizaines de milliers de femmes avortent chaque année de manière clandestine et risquent la prison. Car le Chili est l’un des 6 pays du monde où l’avortement est illégal, même en cas de danger pour la santé de la mère. L'IVG thérapeutique était pourtant autorisé, jusqu’à ce que le dictateur Augusto Pinochet ne l’interdise en 1989.

Mais au mois de juillet, avec la grossesse de Belén, une fillette de 11 ans violée par son beau-père, le débat a été relancéet ce, en pleine campagne présidentielle.

« Contraception pour ne pas avorter, avortement légal pour ne pas mourir » : en 23 ans, depuis la fin de la dictature d’Augusto Pinochet, pas une manifestation pour dépénaliser l’avortement jusqu’au 25 juillet dernier. Ce jour-là, un millier de personnes a défilé à Santiago, comme Constanza, de l’association Pain et Roses :

La réalité, c’est que les femmes pauvres, des classes modestes, risquent de mourir d’une hémorragie lors d’un avortement clandestin, réalisé avec des méthodes dangereuses. Elles risquent aussi d’aller en prison.

Avorter est un délit passible de 3 à 5 ans de prison au Chili.

Selon le Ministère public, 63 femmes ont été condamnées en 10 ans, entre 2002 et 2011. Mais qu’importe, environ 160.000 avortements seraient pratiqués tous les ans : à la maison avec un médicament qui s’achète sur le marché noir, ou dans une clinique privée dans de bonnes conditions d’hygiène pour les plus aisées, comme Emilia .

J’ai mis trois mois à trouver un médecin. Il était équatorien et il réalisait des avortements moyennant une énorme quantité d’argent, en liquide : 1 800 euros (1 million 200 mille pesos chiliens). Le jour de l’avortement, il n’y a eu aucun dialogue. Le médecin a été très professionnel. Je suis arrivée, on m’a préparée, installée dans un brancard, et on m’a expliqué le déroulement de l’avortement par aspiration. En tout, cela a duré 15 minutes. Il n’y a eu aucune discussion sur les raisons de ma démarche, ni aucune compréhension, rien : ça a été uniquement professionnel.

Aujourd’hui, en pleine campagne présidentielle, Michelle Bachelet, la candidate de centre-gauche et ancienne chef de l’Etat promet, en cas de victoire, de dépénaliser l’avortement thérapeutique.

Je suis, évidemment, pour la dépénalisation de l’avortement thérapeutique, et en cas de viol. Je suis convaincue que les femmes doivent avoir des droits sexuels et de reproduction : la femme ne peut pas se diviser entre une tête qui pense, qui vote, qui choisit, et son corps, comme s’il appartenait à une autre personne. Elle ne peut pas non plus laisser un autre corps décider pour elle. Ça, c’est ce que moi je crois.

Selon une enquête de l’université Diego Portales, 1 Chilien sur 2 est en faveur de l’avortement thérapeutique. 78% sont opposés à un avortement libre. L’an dernier, le Sénat a d’ailleurs rejeté 3 projets de loi pour dépénaliser l’avortement thérapeutique.

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