Un reportage de Frédéric Ojardias, à Séoul, en Corée du Sud

Han Yongun :« Il y a beaucoup de différences entre le coréen parlé au Nord et celui parlé au Sud. Si l’on réunissait dans un bloc opératoire deux chirurgiens nord et sud-coréen, ils seraient incapables de travailler ensemble. »

__

Ce constat alarmant est celui d’Han Yongun, un lexicographe sud-coréen qui a supervisé la rédaction d’un dictionnaire conjoint entre les deux Corée, Corée du Nord et Corée du Sud. Entre les deux pays, depuis 60 ans, tout contact est strictement interdit, conséquence de quoi la langue coréenne commence, elle aussi, à se diviser.

Nord et Sud-Coréens ont donc de plus en plus de difficultés à se comprendre.

Les 23 000 Nord-Coréens qui ont trouvé refuge en Corée du Sud doivent affronter, à leur arrivée, un problème inattendu : un langage devenu étrange, rempli d’anglicismes et de mots inconnus. Park Mi-hwa, réfugiée, vit à Séoul depuis 3 ans.

Park Mi-hwa : « Par exemple, même aller au café me fait peur ! Ou quand j’allais au restaurant, on me disait : l’eau est en self-service. Je ne comprenais rien et donc je ne buvais pas d’eau ! Ou alors, quand j’ai voulu faire recoudre des vêtements : il y avait tellement de mots inconnus que je me suis mise à bégayer, j’avais vraiment honte, et j’ai préféré partir »__

Dans un Sud ultra-connecté et sous influence américaine, la langue a absorbé des centaines de mots d’anglais pour désigner les nouvelles terminologies. Au Nord au contraire, on a « coréanisé la langue ». Par exemple, un « gardien de but » est un « Goalkeeper » au Sud, et un « Moonjigi » au Nord, c'est-à-dire un « gardien de porte ». Joel Browning est traducteur de coréen, diplômé de l’Université Nationale de Séoul.

Joel Browning :« C’est sans doute plus difficile pour un Nord-Coréen de comprendre un Sud-Coréen que l’inverse. Les Coréens du Sud peuvent toujours interpréter et comprendre la langue pratiquée au Nord : même si celle-ci leur semblera un peu vieillotte ou étrange, ils peuvent identifier les racines coréennes traditionnelles des mots. Tandis que les Nord-Coréens, eux, n’ont aucune chance d’être en contact avec les mots d’origine étrangère, ou avec les nouvelles terminologies qui apparaissent sur Internet au Sud. »

__

Kim Seok-hyang, professeur à l’université Ehwa à Séoul, a écrit un livre sur cette question des différences de langages. Elle affirme qu’au Nord, le régime totalitaire a volontairement appauvri la langue, dans le but de mieux asservir les consciences.

Kim Seok-hyang : « Quand vous discutez avec les réfugiés nord-coréens, vous vous rendez compte que leur langage est très limité. La façon dont ils construisent leurs phrases est très répétitive, ils ne cessent d’utiliser des expressions déjà faites, toutes prêtes. Au Nord, la langue est devenue plus simple, plus claire, plus directe et ça s’arrête là. Il n’y a aucune subtilité. Je pense que c’est moins dangereux pour eux de s’exprimer de cette façon. »

__

En 2005, les deux Corées ont entrepris de rédiger un dictionnaire commun afin de réduire ce fossé linguistique grandissant. Mais depuis deux ans, les tensions Nord-Sud s’aggravent, Séoul et Pyongyang ne se parlent plus, et le projet est dans l’impasse.

Mots-clés :
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.