Un reportage de Frédéric Ojardias , à Séoul, en Corée du Sud

Andrei Lankov :

La perception habituelle de la Corée du Nord comme d’un pays qui meurt de faim est sérieusement dépassée. Oui, c’est une société très pauvre. Et oui, les inégalités matérielles y sont énormes, car c’est un pays où règne de plus en plus un capitalisme débridé.

Pyongyang, Corée du Nord
Pyongyang, Corée du Nord © REUTERS/KCNM

Andrei Lankov e st professeur à Séoul et spécialiste de la Corée du Nord. Pour lui, des changements économiques souterrains sont en train de s’opérer dans ce régime considéré comme le plus fermé de la planète. La dictature de Pyongyang, qui vient de mener une série de purges sanglantes, a en effet pris de timides mesures d’ouverture : les fermiers de certaines régions ont par exemple été autorisés à conserver une partie de leur récolte. Et les signes d’une amélioration économique sont de plus en plus nombreux.

Benjamin Joinau, chercheur associé à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales à Paris , revient d’un voyage à Pyongyang, la capitale nord-coréenne qu’il avait déjà visitée à deux reprises :

Je m’attendais à des changements, à des transformations, mais peut-être pas à ce point. Il ya des choses évidentes, telles que le nombre de voitures, ou encore le nombres de portables (il y en aurait 2 millions dans le pays mais on les voit à Pyongyang, car tout le monde en a un).

Certes, Pyongyang est la vitrine du régime, et sa population est privilégiée. Mais l’apparition récente d’embouteillages, de magasins, de restaurants montre que l’économie va mieux. Selon des données sud-coréennes, la Corée du Nord a affiché une croissance de 1,3% l’année dernière.

Benjamin Joinau:

Le fait de se promener à Pyongyang et de voir des jeunes jouer a basket, des enfants en roller-blade ou en skateboard, des jeunes femmes ou des femmes d’âge mûr qui passent habillées comme une Coréenne du sud à Séoul, ou encore qui prennent des taxis qu’elles vont payer en devises, c’est intéressant. Les tenues sont de plus en plus chics et à la mode, comme ce qu’on peut trouver dans d’autres capitales occidentalisées, modernisées, capitalistes. Ce sont des choses qui font dire que derrière, il y a aussi des changements de mentalité.

Le régime a, pendant des décennies, défendu une politique économique très dirigiste, responsable d’une famine qui a fait un demi-million de morts. Mais depuis, les marchés se sont développé, comme l’explique Oh Se-hyeok, un Nord-Coréen réfugié au Sud qui travaille pour l’ONG de défense des droits de l’homme Daily NK.

Oh Se-hyeok :

Comparé à il y a 5 ou 10 ans, les Nord-Coréens se sont habitués au nouveau système économique. Autrefois, les gens hésitaient à se rendre sur les marchés. Mais maintenant, 90% de la population y a recours et mène des activités privées.__

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Andrei Lankov, professeur à Séoul, constate aussi l’émergence d’une économie de facto capitaliste.

Andrei Lankok :

Ces changements viennent de la base. Le gouvernement, du moins en apparence, continue de défendre son vieux modèle économique stalino-maoïste, mais il ne cherche plus à faire respecter ses propres régulations. Il choisit de tourner les yeux face à toutes les activités commerciales privées qui se développent et dans lesquelles beaucoup d’officiels du gouvernement sont impliqués !

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Pour le régime de Kim Jong-un, le prochain défi sera donc de maintenir son pouvoir sur fond d’augmentation des disparités sociales... et de possibles mécontentements.

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