Un reportage de Marine de la Moissonnière, à Buenos Aires, en Argentine

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El Puntero
El Puntero © Radio France /

Cristina Jurnet, directrice d'école :__ «Les punteros négocient, dans le sens le plus pervers du terme, pour imposer leurs propres lois, pour leur seul bénéfice personnel. Ils établissent un soi-disant équilibre social qui en réalité, n’est basé que sur l’exclusion »

Cristina Jurnet dirige une école dans un bidonville de Buenos Aires depuis 38 ans. Les punteros, ces représentants de quartier parfois élus, qui distribuent biens et services en échange d’un soutien politique, elle connaît bien. Une série télévisée parle de cette forme de clientélisme politique et fait fureur en ce moment en Argentine.

Tous les mercredis, en deuxième partie de soirée, deux millions de téléspectateurs suivent les aventures de Pablo Aldo Perotti dit « El Gitano », « Le Gitan », leader d’un quartier situé dans la banlieue pauvre de Buenos Aires. Grâce à ses contacts dans le monde politique, ce puntero aide les habitants à résoudre leurs problèmes quotidiens. Et eux, en retour, votent pour le parti dont il dépend.

La série décrit les pratiques politiques douteuses qui ont cours dans le pays. Certes, pour maintenir le public en haleine, le trait est forcé. Mais tout est là : les magouilles pour obtenir des avantages en nature, les combines pour avoir des logements sociaux, les trafics en tout genre…

Manuel est puntero dans un bidonville de Buenos Aires et il a tenu à garder l’anonymat parce qu’il sait que si on le reconnaît, il risque gros.

Manuel : « Ce que je dois faire, c’est remplir les bus de gens pour aller aux meetings. Ils doivent être pleins, tous, et peu importe comment je fais. Si je dois acheter de la drogue et leur donner pour les convaincre, je le fais. Les allocations sociales, ça ne marche pas trop, parce que les gens savent bien que tu ne vas pas leur avoir des allocations du jour au lendemain, s’ils vont au meeting. Ce qu’ils veulent, c’est des choses matérielles : de l’argent, de la drogue, des trucs qui se consomment tout de suite »

Le phénomène des punteros n’est pas nouveau en Argentine, ni même propre à un parti. Dans un pays où les institutions sont faibles et les lois peu respectées, la corruption et le favoritisme se retrouvent un peu partout, nous dit Maria Matilde Ollier, politologue.

Maria Matilde Ollier : «Il ne faut pas stigmatiser les plus pauvres parce du clientélisme –même si je n’aime vraiment pas ce terme– il y en a aussi dans les classes moyennes, dans une partie de la bourgeoise et parmi les chefs d’entreprise qui sont très liés à l’Etat. En Argentine, il y a un très fort leadership à tous les niveaux de l’Etat : présidentiel, provincial, municipal et local. Comme les règles sont faibles, cela laisse place à l’arbitraire. C’est devenu quelque chose de constitutif du pays. La société a appris à fonctionner avec »

Paradoxe de ce phénomène : les punteros interviennent là où l’Etat est absent, mais en distribuant des ressources publiques.

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