Un reportage de Caroline Vicq à Buenos Aires, en Argentine

Julio Morressi : « On espérait vraiment que ces assassins soient jugés, non pas par vengeance, mais au nom de la justice, pour que ça ne se reproduise plus jamais ici ou dans d’autres pays du monde. »

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L’homme que vous venez d’entendre s’appelle Julio Morressi. Son fils de 17 ans a disparu pendant la dictature de menée par la junte de 1976 à 1983, en Argentine.

Il attend avec impatience la condamnation des 68 pilotes, marins, préfets, policiers et civils jugés pour séquestrations, tortures et assassinats sous la dictature. Des actes terribles, réalisés à l’ESMA, l’école militaire devenue centre clandestin. Un procès historique qui a démarré le 4 décembre dernier.

Il y a déjà eu des procès jugeant les militaires argentins, mais celui-là est gigantesque. Un procès record en nombre d’accusés, plus qu’à Nuremberg. La découverte de preuves a rendu possible ce procès historique, notamment les registres des avions destinés à jeter les prisonniers dans l’océan.

Sur 30 000 disparus, on compte environ 5000 victimes dans le centre clandestin de l’ESMA. Ce n’est que la pointe de l’iceberg mais c’est déjà un grand pas.

Rodolfo Yanson, avocat de survivants et de familles de victimes : « On doit bien tenir compte du fait que tous ces crimes ont été commis par l’Etat, avec la volonté de cacher absolument tout ce qui s’est passé. Mais bon, on a quand même beaucoup de témoignages de survivants, et des archives de l'armée qui corroborent la situation et le lieu où ces personnes ont rempli leur fonction, et qui confirment les déclarations des survivants. »

Les nouveaux éléments de l’enquête, mais aussi la politique des Kirchner depuis 2003 en matière de droits de l’Homme ont permis au procès de voir le jour. Depuis 1976, les familles cherchent la vérité, se heurtant à des murs. Aujourd’hui, les victimes ressentent une sorte de soulagement.

Maria Adela Antokoletz, de l’association des Mères de la place de mai, est présente pour son frère, avocat de prisonniers politiques en 76, et disparu.

Maria Adela Antokoletz : « Au moment où ils l’ont nommé, j’ai ressenti une grande émotion et une grande douleur. Et j’ai aussi pris conscience de l’importance de ces mots qui se prononçaient, qui étaient écoutés par tous, enregistrés et filmés dans ce procès oral et public, et qui montrent comment les institutions démocratiques de l’Argentine vont juger son cas à la lumière publique. Et ça, c’est très important. C’est extrêmement réparateur. Ça a lieu très tard mais au moins, ça a lieu. Et c’est exemplaire pour le pays. »

Le premier jour du procès, ces militaires cruels aujourd’hui vieillards recourbés et malades, étaient tous réunis dans le tribunal. Une image forte pour Julio Morressi, 83 ans, papa de Norberto, disparu en 1976.

Julio Morressi : « On a ressenti une joie immense quand on a vu entrer tous ces assassins avec les menottes, puis s’asseoir sur le banc des accusés, chose qu’on n’imaginait plus possible. Nous sommes contents que cette lutte n’ait pas été vaine. Moi, j’ai perdu un fils, mais on a perdu 30 000 enfants. Donc on est engagés dans cette lutte jusqu’à la fin de nos jours. Tant que Dieu nous donnera des forces, nous ne baisserons pas les bras . »

Pour ces crimes contre l’humanité commis lors de la dictature de 1976 à 1983, on compte 900 témoins, et 68 accusés, et 789 victimes pour ce méga-procès qui devrait durer au moins deux ans.

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