Un reportage de Pascale Guéricolas à Québec, au Canada

Un Algonquin : «Si vous avez vraiment envie de conter votre histoire, c’est là. On est venus de partout, nous étions des enfants, une petite fille, un petit garçon, on s’est tous ramassés dans un endroit qu’on ne connaissait pas . »

Nous sommes au Québec et cette histoire qu’un Algonquin invite le public à partager, a été vécue par des dizaines de milliers de jeunes Amérindiens et Inuits à travers le Canada. Pendant un siècle et demi, 150 000 d’entre eux ont été scolarisés de force dans des pensionnats tenus par des congrégations religieuses, subissant mauvais traitements et abus sexuels. Une Commission "vérité et réconciliation" sillonne actuellement le Québec pour recueillir les témoignages des survivants et tenter de les aider à reprendre le fil de leur vie.

Richard Kistabish, un Algonquin, se souvient encore de ses larmes d’impuissance quand, à 6 ans, il a assisté au départ de ses parents du pensionnat en Abitibi dans le Nord du Québec où il vivait.

Richard Kistabish : «Je me suis retenu après la porte du taxi, pis le taxi est parti en me retenant, puis moi je me tenais, je pleurais là-dedans, j’ai dit je vais rester debout jusqu’à tant que… Et puis là j’ai manqué de forces, et j’ai laissé tomber le taxi qui est parti. Puis je me souvins du discours qui a été faite après ça devant les autres enfants. Il a dit, il n’y a personne qui va retourner chez eux. »

Comme des centaines d’autres Algonquins, Abénakis, Attikamekhs, Cris, Innus, le jeune Richard a brusquement quitté son mode de vie nomade pour se retrouver enfermé dans un pensionnat dix mois par an. Une scolarisation forcée qui visait à assimiler les Amérindiens pour mieux les adapter à l’époque moderne.

L’historienne Leila Inksetter : « À cette époque-là, aussi, on pensait que les enfants étaient une espèce d’ardoise, qu’on pouvait effacer et sur laquelle on pouvait réécrire à volonté. À l’époque c’était pour leur propre bien, on va enlever l’indien de l’enfant et en faire de petits enfants canadiens . »

Au pensionnat, les jeunes sauvages, comme on les appelait alors, ne pouvaient parler leur langue. Certains étaient battus, d’autres violés par les religieux chargés de prendre soin d’eux ou d’autres élèves. Le traumatisme vécu dans son enfance par Jimmy Papatie, 48 ans, a empoisonné une partie de son existence.

Jimmy Papatie : «Il m’a mis son bras comme ça et il m’a écrasé. J’ai senti l’abus, comment ça a fait mal. À l’âge de 7 ans, quand je suis revenu, je ne parlais plus à personne. »

Beaucoup sont sortis du pensionnat le cœur et l’âme en lambeaux. Amputé de leur langue, de leur enfance, de leur culture, certains ont eu bien du mal à assumer leur rôle de parents dans les brumes de la drogue ou de l’alcool. Comme de nombreux autres enfants, Isabelle Mapatie s’est retrouvée souvent abandonnée à elle-même.

Isabelle Mapatie : « Ça me faisait de quoi de voir mes parents tout s’arranger, ils disaient qu’ils s’en allaient à un tournoi de curling mettons. Je me disais je vais les revoir juste dans deux ou trois jours. Mon père partait sur la consommation, il disparaissait complètement et il était pas disponible pour nous à ce moment-là. »

Pour sortir de ce cercle vicieux, plusieurs ex-pensionnaires reviennent sur leur traumatisme en thérapie. Margot Wylde, 62 ans, a fait connaitre l’histoire du curé qui l’a violée, enfant, dans un confessionnal, pour mieux la classer dans la catégorie "passé révolu".

Margot Wylde : «Enfin je suis à l’aise de parler de ça publiquement Tout ce que j’ai de positif m’apporte du bien, que du bien. C’est comme une fleur de printemps je respire mieux maintenant… »

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