Un reportage de Solenn Honorine à Johannesburg, en Afrique du Sud

Voyani Jones, mère de famille : « Si je vais voir ma grand-mère, qui ne parle absolument pas anglais, ou si je vais dans le village où je suis née, je veux que mon fils puisse ne pas se sentir comme un étranger au sein de sa propre famille ! »

Au moment de la chute de l’Apartheid, le gouvernement sud-africain avait élevé 11 langues au rang de langues officielles ; on compte désormais 9 langues africaines à côté de l’anglais et de l’afrikaans, les langues de la population blanche.

Mais parmi la bourgeoisie noire de Johannesburg, l’anglais, synonyme de progression sociale, se substitue de plus en plus souvent aux autres langues, au point que certains doivent reprendre des cours pour enseigner leur langue maternelle à leurs enfants.

Visite d'une école où l'on enseigne les langues africaines.

Alors que les plus jeunes sont répètent difficilement leur leçon de zoulou, Carmela, 14 ans, feuillette un magazine américain de potins mondains, en attendant le début de sa classe de Sesotho.

Carmela : « Je me sens souvent mise à l’écart puisque mes copains à l’école parlent leur propre langue. Vu que moi je n’en parle pas, c’est comme si je n’avais pas de langue maternelle ».

Les mamans boivent le café pendant que les petits jouent près de la grande piscine, surveillés du coin de l’œil par une nounou en uniforme. Rafidwa est d’ethnie Pedi ; son mari, lui est Tswana. A la maison, ces deux cadres parlent donc principalement anglais.

Rafidwa : « Comme nous emménageons dans ces banlieues chic, et comme nous inscrivons nos enfants dans des écoles anglophones, notre langue se perd ! Et je ne veux absolument pas qu’il la perde. C’est pour qu’il n’oublie pas son héritage. Comment pouvez-vous apprécier votre destinée si vous ne savez pas d’où vous venez ? »

Voyani Jones, 31 ans, élégante dans sa blouse de soie qui met en valeur une grossesse très avancée, est venue avec son fils de trois ans.

Voyani Jones : « C’est à nous, Noirs sud-africains, d’enseigner à nos enfants à parler dans notre langue et à s’en servir dans le monde des affaires. Après tout, les Afrikaner sont capables de le faire. Qu’est-ce qui nous en empêche ? »

Amanda Koffman-Xaba, la fondatrice de l’académie Amali, n’offre des cours que le samedi matin, car pendant la semaine, elle est cadre supérieure dans une banque. Elle incarne ce rêve de l’Afrique du Sud post Apartheid réalisé, en grande partie, grâce aux sacrifices de ses parents qui l’ont envoyée dans une école privée. C’est ce qui lui a permis de maitriser parfaitement l’anglais, la langue des affaires et de la progression sociale.

Amanda Koffman-Xaba : « Je ne peux pas dire que je regrette que ma mère se soit saignée aux quatre veines, car aujourd’hui je vis une vie bien meilleure. Mais ça me fait une peine profonde de voir que mes enfants, lorsqu’ils vont voir la famille qui vit toujours dans les townships, ont tendance à se renfermer et les éviter. Ce n’est pas parce qu’ils ne les aiment pas, mais parce qu’ils ne se sentent pas les bienvenus puisqu’ils ne peuvent pas parler avec les autres enfants. »

Voyani Jones : « Maintenant que vous m’y faites penser, pour la majorité des Noirs sud-africains, l’Anglais n’est pas leur langue principale. Est-ce que c’est un problème de classe sociale ? Peut être… Ah !... C’est intéressant.C’est bien possible. »

Dans l’Afrique du Sud post Apartheid, la couleur de la peau n’est plus ce qui détermine la position sociale. La maitrise de l’anglais, qui prouve une meilleure éducation, est également cruciale.

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