Un reportage de Maya Szymanowska, à Varsovie, en Pologne

Joanna Bator
Joanna Bator © Radio France

Le prix Nikê, le plus prestigieux prix littéraire en Pologne, a été décerné le 6 octobre dernier. Et cette année, pour la première fois, la majorité de livres en lice sont écrits par des femmes. C’est d’ailleurs l’une d’elles qui a emporté le gros lot : Joanna Bator avec son roman intitulé "Sombre, presque noir". Un livre aborde notamment le sujet brûlant de la pédophilie, sujet tabou dans une Pologne à 95% catholique.

"Sombre, presque noir", le livre de Joanna Bator qui s'avançait visiblement émue sous les applaudissements, est un roman terriblement beau, mais qui flirte avec l'horreur. L'écrivaine a placé l'action de son roman dans sa ville natale : Walbrzych, une ville silésienne qui appartenait à l'Allemagne avant la seconde guerre mondiale.

Ma ville c'est le lieu depuis lequel j'observe la Pologne et son histoire récente. C'est pour moi un retour freudien. Et ce qui me revient ce n'est pas le souvenirs d'une idylle à la campagne, mais la traversée des champs noirs de boue.

__

L'héroïne du roman et double littéraire de l'écrivaine, Alicja Tabor, se rend dans cette ville pour élucider le secret de la disparition de trois enfants. Viols, morts et pédophilie se mêlent dans cette histoire pleine de violence. On y voit une Pologne de plus en plus dominée par l'Eglise. Dans cette Pologne il fait "sombre, presque noir' comme l'indique le titre. Un roman dérangeant et engagé qui résonne fort avec l'actualité polonaise où les scandales autour de la pédophilie et de l'église s'enchainent.

Plus tôt dans l'année un livre consacré à la question est passé presque inaperçu : celui dujournaliste Ekke Overbeek, correspondant en Pologne des médias hollandais :

Les médias polonais abordent rarement ce sujet. Et quand ils en parlent, ils ne posent pas vraiment des questions clefs, surtout la question du rôle des évêques qu’on en pose par, alors que ce sont eux qui prennent la décision de déplacer un prêtre pédophile d'une paroisse à l'autre. Et leur responsabilité c'est une question que les médias polonais n'abordent pas. J'ai l'impression que l'église polonaise ne sait pas très bien comment réagir.

__

La conférence de l'épiscopat qui s'est tenue jeudi dernier a décidé de consacrer une partie de délibération à cette question. Mais juste avant, le président de la conférence, l'archevêque Jozef Michalik n'a pas pu s'empêcher de ce qu'il a ensuite qualifié de lapsus :

Nous entendons souvent dire qu'une telle attitude inappropriée ou un abus a lieu quand l'enfant cherche l'amour. Il s'attache, il cherche. Il se perd lui-même et en plus entraîne avec lui cet autre homme.

Le prix Nikê attribué à Joanna Bator est signe que les choses commencent à bouger.

La parole des victimes se libère enfin, comme le montre cette association nommée « N'ayez pas peur » (sous entendu peur de parler), fondée par trois jeunes hommes qui, dans le temps, ont été abusés sexuellement par des prêtres.

Mais le poids du tabou demeure, d'autant plus que l'Eglise n'est toujours pas forcée par la loi à divulguer les noms des prêtres pédophiles à la justice civile.

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.