Reportage de Reza Nourmamode, correspondant à La Paz, Bolivie

Milton Eyzaguirre, anthropologue bolivien :

Il est très important de savoir quelle a été la mort de la Niatita. Certains disent qu’il faut que la mort ait été violente. Ce qui confère plus de pouvoirs à la Niatita.

Milton Eyzaguirre, anthropologue bolivien, évoquant la fête des Niatitas, mot espagnol qui signifie « nez aplati ».

Il s’agit en fait de crânes humains vénérés au nom de vieilles croyances andines précoloniales. De puissants pouvoirs de protection et d’aide sont attribués à ces niatitas.

Une fois par an, en novembre, les familles se rendent au cimetière général de La Paz pour célébrer leurs crânes en public et les remercier des services rendus. Sous l’œil, gêné, de l’Eglise Catholique.

Ils sont des milliers de fidèles à déambuler dans le cimetière général de La Paz. Dans leurs bras, des caisses en bois ou en carton abritant une Niatita, un crâne humain décoré avec des couronnes de fleur, un bonnet ou encore des lunettes de soleil.

Des musiciens sont payés pour chanter une sérénade à l’esprit de la niatita à qui on allume également une cigarette et dont on remplit la mâchoire de feuilles de coca.

Sur un banc, trois crânes, un grand et deux petits, sont exposés au soleil. Ils appartiennent à Dora Guttierez, une commerçante de La Paz.

Dora Guttierez, commerçante de La Paz :

Là, c’est mon père… Il s’appelle Walter… et là c’est Doris, ma nièce et Octavio, mon neveu… Leurs corps reposent en paix mais leurs âmes sont avec nous.

Fête des Crânes
Fête des Crânes © REUTERS/David Mercado

Tous les crânes n’ont pas une origine familiale. Certains sont « trouvés », d’autres sortis de terre clandestinement.

Une fois en possession d’un crâne, il faut prendre ses précautions explique Milton Eyzaguirre, anthropologue spécialiste des Niatitas.

Milton Eyzaguirre, anthropologue bolivien :

Quand une personne trouve une Niatita, il la fait examiner par un Arayero, un sorcier de l’obscurité… Et lui doit voir si l’esprit, l’âme de cette Niatita est celui de quelqu’un de puissant, si il est bénéfique ou maléfique…

Si une fois dans l’année, les crânes sont fêtés publiquement, le reste du temps ils sont vénérés à la maison où l’on fait appel à leurs pouvoirs occultes.

Oliver est médecin et propriétaire depuis quatre ans d’un crâne nommé Carlitos.

Oliver, médecin et propriétaire depuis quatre ans d’un crâne nommé Carlitos :

Moi, je le considère comme un membre de la famille. Il a sa propre chambre et on s’occupe de lui. Il n’y a pas très longtemps j’avais des problèmes avec ma profession, et des problèmes économiques. Je lui ai demandé de l’aide. A peine trois mois plus tard, j’ai trouvé du travail, ma vie s’est améliorée, je me suis senti mieux… Et je sais que c’est grâce à lui…

Une adoration pas vraiment du goût de l’Eglise Catholique qui, cependant doit composer avec les croyances ancestrales.

Milton Eyzaguirre, anthropologue bolivien :

les prêtres disent aux gens :« comment vous pouvez sortir de terre les ossements humains ? C’est contre Dieu, etc. » Et pourtant, ils les reçoivent dans l’église… Il y a en fait une double morale de l’Eglise Catholique sur ce sujet. Dans quel but ? Que les gens aillent à l’Eglise… L’Eglise qui est à la fois dans l’appropriation et la lutte de pouvoir face à la religion rituelle andine…

Il y a à peine une dizaine d’années, la fête des niatitas se déroulait même de façon clandestine.

Ce n’est plus le cas et pour cette édition, environ 5 000 adorateurs de crânes se sont rassemblés dans le cimetière général de La Paz.

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