Un reportage de Claire Martin, à Santiago du Chili

Evelyn Matthei :

Ce programme a été fait pour frauder. Il a été pensé pour frauder. Il a été pensé pour bénéficier à des gens qui ne le méritaient pas.

La ministre chilienne du travail, Evelyn Matthei, ne mâche pas ses mots ! Le programme dont elle parle est celui des exonérés politiques. Il s’agit d’une loi créée au retour de la démocratie au Chili, dans les années 90, qui institue un dédommagement par l’Etat, de tous ceux qui avaient été licenciés sous la dictature d’Augusto Pinochet en raison de leurs opinions politiques. 153.000 personnes en ont bénéficié de 1994 à 2004.

Selon la ministre de droite, parmi eux, il y a des imposteurs. Et cela fait scandale dans le pays.

Depuis 1998, de vrais exonérés tentent d’alerter le monde politique sur une fraude : des gens ont réussi à berner la loi de réparation aux victimes de violation des droits de l’Homme et reçoivent une pension d’exonéré chaque mois, alors qu’ils n’ont jamais été licenciés sous la dictature pour leurs opinions politiques. Un scandale qui n’éclate vraiment que… quinze ans plus tard, aujourd’hui.

L’Inspection générale des Finances vient de publier un rapport : sur près de 160.000 exonérés, elle a étudié 9 000 dossiers au hasard. Parmi eux, 3.000 présentent des irrégularités. Le gouvernement de droite de Sebastian Pinera parle immédiatement de 3.000 « faux exonérés ».

Une conclusion hâtive pour Zaida Araya, de l’association Commando des exonérés du Chili.

Nous ne cautionnons absolument pas ceux qui ne sont pas exonérés politiques, parce que cette loi n’est pas tombée du ciel ! Nous avons dû lutter, en 1993, par des manifestations, des grèves de la faim, des occupations d’ambassade, d’églises... Ça a été très dur, ce n’est donc pas pour que des intrus en profitent ! Mais les 3.000 ne sont pas tous de faux exonérés politiques. Il y en a peut-être, mais certainement pas autant.

La droite ne l’entend pas de cette oreille. La campagne électorale bat son plein : dans deux semaines, ce sont les primaires qui définiront les candidats à l’élection présidentielle du 17 novembre. Elle tire à boulet rouge sur son adversaire, la coalition de centre-gauche. Comme les documents prouvant le licenciement des exonérés n’existaient pas toujours, les parlementaires de gauche se sont portés garant à travers des déclarations sur l’honneur pour des milliers d’entre eux, parmi lesquels des imposteurs.

La droite crie au clientélisme. Cette loi a été faite pour acheter des voix, selon elle.

La sénatrice Isabel Allende, la fille de l’ancien président Salvador Allende, a signé le plus grand nombre de ces lettres. Elle-même est exonérée.

C’est franchement très douloureux pour les exonérés qui ont été persécutés, humiliés, qui ont perdu leur travail, de se voir aujourd’hui tous mis dans le même sac. L’attitude adoptée par le gouvernement me parait lamentable car il n’a fait qu’une chose : disqualifier, quand c’est à la justice de déterminer les responsabilités .

Une juge d’instruction enquête sur l’affaire. Une chose est sûre: si rien n’est encore prouvé, ce scandale entache le centre-gauche de soupçons de corruption et de fraude. Cela fragilise la candidature de ses parlementaires. Mais surtout celle de l’ancienne présidente Michelle Bachelet, qui se représente et qui est donnée gagnante dans les sondages devant tous ses adversaires.

D’abord parce que ce sont ses partisans qui sont accusés, mais aussi parce que lorsqu’elle était au pouvoir, elle n’a rien fait face aux accusations de faux exonérés qui circulaient déjà.

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