Un reportage de Frédéric Ojardias, correspondant à Séoul, Corée du Sud

Taeul, chaman :

La plupart des gens ne voient pas les chamans comme quelque chose de merveilleux, mais comme une superstition. Certains chrétiens ici pensent même que le chamanisme est barbare.

Nous venons d’entendre Taeul, un chaman sud-coréen. Car si la Corée du Sud, avec son Internet ultra-rapide et ses exportations de produits high-tech, est un pays ultramoderne… peu de gens savent que le « Pays du Matin calme » perpétue en secret des traditions chamaniques ancestrales très vivaces.

Fatras de superstitions primitives pour les uns, plus ancienne religion du pays pour les autres : le chamanisme préfère rester caché, ce qui n’empêche pas les Coréens de tous les milieux – y compris les responsables des plus grandes entreprises – d’aller les consulter.

Nous sommes dans un petit sanctuaire discret, situé au pied d’une montagne de la banlieue nord de Séoul. Devant un autel chargé d’offrandes, le chaman Taeul entre en transe, il parle avec la voix des esprits, marche en équilibre sur des couteaux. C’est une entreprise d’investissement qui a payé plusieurs milliers d’euros pour cette cérémonie.

Taeul, chaman :

La cérémonie d’aujourd’hui a été commandée par une entreprise qui prévoit d’étendre ses affaires. Le rituel sert à lui porter chance, à attirer des esprits positifs, et à promouvoir l’harmonie entre le flux de l’univers et le flux de la destinée de ce businessman… Ce permet donc de lui apporter richesse et succès en affaires.

Dans le vaste panthéon du chamanisme coréen, on croise des guerriers, d’anciens hauts fonctionnaires, ou les esprits des ancêtres. Même si c’est en cachette, les chamans restent très consultés, affirme le professeur Boudewijn Walraven, de l’université Sungkyungwan à Séoul.

Professeur Boudewijn Walraven, de l’université Sungkyungwan à Séoul :

Je connais une chamane, qui travaillait juste à côté d’un bâtiment du conglomérat Hyundai… et de nombreux cadres de cette entreprise venaient la voir à chaque fois qu’ils faisaient face à un dilemme. Quand ils avaient un problème et qu’ils devaient prendre une décision très importante. C’est souvent d’ailleurs pour cette raison que les gens consultent les chamans... Par exemple, ces cadres sont venus la voir quand le patron est mort, et que ses fils ont commencé à se battre entre eux [pour le contrôle de l’entreprise]. Ces employés devaient choisir quel fils rejoindre. Et ils allaient voir la chamane pour en discuter.

Yang Jong-seung, directeur du musée du chamanisme à Séoul, assure que ces traditions se perpétuent aussi en Corée du Nord, malgré la dictature.

Yang Jong-seung, directeur du musée du chamanisme à Séoul :

Bien sûr, ne peut pas aller là-bas... Mais j’ai entendu dire que les Nord-Coréens organisaient toujours des activités de divinations, de façon secrète… très secrète. Ils ne peuvent pas organiser de grandes cérémonies, mais je pense qu’ils en organisent des petites, discrètement. C’est ce qui s’est passé en Mongolie, pendant la période communiste : les chamans continuaient secrètement leurs activités. C’est une religion ! Le régime communiste ne peut pas tout faire disparaître, vous comprenez ?

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