Un reportage de Stéphanie Braquehais, à Mogadiscio, en Somalie

Lul Ali Osman :

Je ne suis toujours pas tranquille. On m’appelle sur mon téléphone pour me menacer, me dire qu’on va me tuer. J’ai déménagé dans un endroit tenu secret, mais je reçois toujours des appels.

Lul Ali Osman, jeune femme somalienne, se remet tout juste de plusieurs mois d’enfer.

En janvier, elle avait donné une interview à un journaliste au sujet de son viol par des soldats du gouvernement dans le camp de déplacés où elle habitait après avoir fui la famine de 2011.

Résultat : tous deux avaient été envoyés en prison, accusés de mensonge et de manque de respect envers les institutions de l’Etat.

Une histoire qui a le mérite de briser un tabou : celui du viol des femmes dans les camps de déplacés à Mogadiscio.

Elle s’assoit sur une chaise en plastique, mais ne tient pas en place. Lul Ali Osman rajuste nerveusement son niqab et parle à toute vitesse, comme si elle voulait à jamais extirper ces mots d’elle-même parce qu’ils la salissaient une deuxième fois. Cette femme de 27 ans qui a 5 enfants a bien cru ne plus jamais les revoir.

J’ai eu très peur en prison. Pour moi, pour mes enfants. Et mon mari qui m’a tellement défendue. On l’a menacé, on a voulu le forcer à dire que je mentais, on lui a dit: si tu soutiens ta femme, on va t’emprisonner. Il a été là jusqu’au bout pour moi.

Les maris qui soutiennent leurs épouses de cette manière sont rares. Il n’a jamais fléchi sous les pressions et pour cela, a dû passer une vingtaine de jours derrière les barreaux. Quant àLul , elle a toujours maintenu son récit et après des mois de bataille juridique et de pression de la communauté internationale, elle a fini par être relâchée, ainsi que le journaliste.

Ca a été une épreuve pour moi et j’ai mis du temps à m’en remettre. Tout le monde m’accusait, j’étais sous le choc. Je ne sortais plus de chez moi. Et puis j’avais peur que les violeurs me retrouvent et se vengent.

Elle est venue nous rencontrer dans le centre de développement pour les femmes, SWDC, qui apporte un appui psychologique et légal aux victimes de viols.

Dans un des bureaux, Ahmed Jama Shidane , est en consultation avec une patiente et explique ses symptômes.

Elle est encore traumatisée. Elle a des flash-backs, fait des cauchemars. Elle n’arrive pas à dormir la nuit. Elle a peur de se montrer en public.

Les victimes hésitent bien souvent à aller devant le juge, car elles ont peur des représailles, comme le souligne cette employée de l’organisation SWDC .

La plupart ont peur. Les violeurs les appellent jour et nuit pour leur dire, si tu vas devant le juge, je te tue. Parfois, ce sont les familles qui sont prises à partie et menacées.

Par sa détermination, Lul a montré qu’il était possible de braver les tabous, mais son histoire a aussi découragé pour longtemps les femmes à chercher de l’aide et à dénoncer leurs violeurs de peur d’atterrir en prison.

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