Un questions-réponses réalisé par Carrie Nooten, en direct de Singapour

Cimetière de Bukit Brown, Singapour
Cimetière de Bukit Brown, Singapour © Radio France / ygndran

A Singapour, une mobilisation citoyenne sans précédent s’est mise en place pour tenter de sauver le plus ancien cimetière du territoire, menacé par un projet de construction d’autoroute. Cet endroit est surtout l’un des plus grands cimetières chinois situé hors de la Chine, c’est bien cela ?

C'est l'un des plus grands cimetières chinois hors de Chine puisque de nombreux Singapouriens sont des immigrés de l’Empire du Milieu. L’un des plus anciens aussi, car au cimetière de Bukit Brown, certaines tombes remontent à 1830.

C’est là que sont enterrés les pionniers qui ont fait la cité-état : des marchands, des mécènes connus, dont certains ont donné leurs noms aux rues de la ville. Et surtout, c’est un parc naturel d’1 km2, très agréable, avec des tombes traditionnelles en arc de cercle sur les pentes de la colline, entre des arbres banyans centenaires.

Or il y a six mois, devant la congestion du trafic routier au centre de l’île, les autorités ont annoncé qu’une autoroute deux fois quatre voies allait être construite. Et alors que le festival des défunts, QingMing, approche et pousse des milliers de familles chinoises à venir honorer leurs ancêtres, on vient d’apprendre que le tracé allait couper le cimetière en deux ! Le tout en en délogeant 5.000 tombes, parmi les 100.000 qui reposent à Bukit Brown. Et cela a provoqué une levée de boucliers ici, de la part des associations citoyennes, de défense de l’environnement ou du patrimoine.

- Les autorités singapouriennes cherchent-elles à négocier avec ces associations ?

On ne peut pas parler de négociation – ce n’est pas le genre de la maison, ni de manifestations – elles sont interdites ici. Il y a tout de même eu des rencontres. Mais voilà, la semaine dernière, le gouvernement a de fait fermé le dossier, en annonçant la seule modification possible à ses yeux : pour minimiser l’impact sur la faune et la flore, ou sur le nombre de tombes détruites, l’autoroute sera surélevée au niveau du cimetière, un pont l’enjambera.

Quelques 3.750 tombes qui vont tout de même être exhumées dès le début de l’an prochain. Et amputer cette réserve, cela reste une décision étrange de la part d’une cité-état si fière de s’être construite comme une ville-jardin.

Mais la destruction du patrimoine historique, c’est en fait assez représentatif du modèle de développement de Singapour, et de l’Asie plus généralement.

-Ce qui pousse maintenant les associations à se mobiliser au nom de la mémoire

Les associations, les intellectuels, les artistes rappellent que les autorités se plaignent régulièrement du manque de culture de la population, du faible sentiment d’appartenance à une nation, et que paradoxalement, au nom du développement, elles sacrifient tout ce qui pourrait rappeler une histoire commune. Et cette peur de l’amnésie collective, on la sent beaucoup depuis quelques années dans cette petite île, qui est passée du tiers-monde au club des pays développés en une génération seulement. Cette mobilisation pour la protection du cimetière est sans précédent ici !

Mais comme le disait un jeune d’une vingtaine d’années dimanche dernier alors que je visitais le cimetière il y a quelques jours, l’histoire, on ne l’apprend ici que dans les livres, alors qu’à Bukit Brown, elle est bien vivante.

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