Reportage de Sébastien Farcis, correspondant de RFI en Inde

Geeta Sanshu :

Sous prétexte qu'elles anticipent des troubles à l'ordre public, les autorités empêchent toute expression sur ces sujets sensibles.

Geeta Sanshu est une journaliste spécialisée sur la question des droits d'expression, et réagit gravement à l'interdiction récente d'un long métrage. Fin août, l'autorité de certification des films a empêché, à la dernière minute, la sortie de ce film sur la vie des deux assassins de l'ancienne premier ministre indienne, Indira Gandhi. Les autorités indiennes craignaient que cet épisode sombre de l'histoire indienne, survenue il y a 30 ans, fasse renaître les tensions religieuses qui ont éclaté à l'époque.

Extrait du film Kaum De Heere
Extrait du film Kaum De Heere © New Punjabi Movies

Il y a 30 ans, deux gardes de religion sikh ont retourné leur arme contre celle qu'ils devaient protéger : l'ex-premier ministre Indira Gandhi Le meurtre de cette femme vénérée déclencha un mouvement de vengeances contre les sikhs. Des milliers furent massacrés en quelques jours. Une page noire de l'histoire de l'Inde.

Le film Kaum De Heere revient sur la vie de ces deux gardes, comme le raconte son producteur, Satish Katyal.

Satish Katyal :

Nous nous sommes tenus à leur biographie, qui inclut bien sûr cet assassinat. Mais nous ne sommes pas en position de glorifier leur acte. Ces dirigeants qui craignaient que le film provoque des émeutes communautaires ne l'ont pas vu. Je leur ai dit, permettez la diffusion, et s'il y a des problèmes, interdisez-le au bout de deux jours.

Le long métrage avait reçu l'approbation du comité de certification des films. Mais juste avant sa sortie, les principaux partis politiques se sont élevés contre ce qu'ils considéraient comme une apologie d'un crime. Son titre, qui signifie « Les joyaux de notre communauté », peut en effet prêter à confusion. Muktar abbas Navi, porte-parole du parti au pouvoir, le BJP.

Muktar abbas Navi :

Si quelqu'un, à travers un film, veut glorifier les tueurs d'Indira Gandhi, cela va créer beaucoup de tensions au sein de la société. Nous considérons que cela doit être évité à tout prix. Mais cela ne va pas à l'encontre de la liberté d'expression.

La constitution indienne affirme que la liberté d'expression peut être restreinte, au nom de l'intégrité de la nation, de la moralité ou de l'ordre public. Et la Cour suprême a justifié la censure préalable de films, car cet art s'adresse à un public très large et souvent peu éduqué.

Le comité de certification interdit ainsi entre 10 et 15 longs métrages par an, soit environ 1% de ceux examinés, et oblige à couper des milliers de scènes. Geeta Seshu est spécialiste des questions de liberté d'expression pour le site internet The Hoot.

Geeta Seshu :

Il y a tout un culte qui s'est développé autour de ces deux assassins. Un autel a aussi été dressé pour vénérer l'assassin du Mahatma Gandhi, et les gens viennent y prier. La société doit débattre de cette réalité. Les censeurs veulent faire taire ces voix par peur qu'elles n'attirent de nouveaux adeptes. Mais cela ne fera qu'empirer le problème.

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Cette censure pousse les cinéastes d'avant-garde à réaliser des films uniquement pour les festivals étrangers. Des long-métrages osés sur les questions sexuelles ou de langage qui, comme ils le savent, ne seront jamais autorisés dans l'Inde d'aujourd'hui.

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