Un reportage deGabriel Kahn, correspondant de Radio France Internationale à Manille, aux Philippines

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Hilario, ancien pousseur de charriot :

Il est très facile de construire un train. Vous utilisez du bois et des clous, des écrous, des roulements à bille et 10 roues. Six d’entre elles vont sur les rails et les quatre autres vont se fixer à la voie.

Après la dévastation de la seconde Guerre mondiale, les typhons, les éruptions volcaniques, et en l’absence de volonté gouvernementale, il n’y plus de trains aux Philippines, ou presque... A Manille, 5 vieilles locomotives continuent d’amener les travailleurs de la banlieue dans le centre ville. Pour remédier à cette carence de transport en commun, les habitants ont construit leurs propres trains : des petits chariots en bois qu’ils poussent en courant sur les rails.

A la station d’Alabang, dans la banlieue Nord de Manille, deux gares se superposent : celle des trains et celle des chariots. Les deux utilisent l’unique voie ferrée qui relie cette lointaine banlieue à la mégapole de Manille et ses 15 millions d’habitants.

Les trains sont rares -un toutes les demi-heure, seulement la journée-, mais les chariots, faits de bois et de bambous, attendent leurs clients nuit et jours, par tous les temps. Ils peuvent transporter jusqu’à dix personnes. Et les passagers apprécient.

J’aime voyager en chariot. C’est excitant, très excitant. C’est différent des bus, qui fonctionnent au pétrole. Le chariot lui, il est mis en mouvement par un homme qui pousse à l’aide de son genoux gauche, comme ça…

A force de voyager en chariot, Angelina Ambatuan est tombée amoureuse :

Il était lui aussi pousseur de chariot. Il est beau, il est gentil. J’aime son attitude. Alors je suis tombée amoureuse de lui. Nous nous sommes mariés et avons quatre enfants.

C’était il y a 23 ans. Depuis, Angelina a construit une petite boutique au bord de la voie et son mari, Hilario , est devenu entrepreneur dans le bâtiment. Mais il n’a pas oublié ses jeunes années de pousseur de chariot :

Oh ! C’était très difficile. Parfois vous vous tordez les pieds en le poussant car c’est très lourd. Et le plus délicat c’est quand un train arrive, car vous devez retirer votre chariot de la voie et le porter. Si vous transportez des bagages, vous devez faire vite, parce que le train ne va pas freiner. La voie ferrée, c’est pour eux.

Pour éviter d’écraser un de ces innombrables chariots sur leur passage, les trains klaxonnent continuellement. On entend leur sirène jusque dans le bureau de Carlos Celdran, activiste et historien :

Avant 1945, Manille avait des tramways, comme à Hong Kong, Bruxelles ou Amsterdam. Puis les Américains sont venus nous libérer des Japonais et ils ont fait sauter toute la ville ! Manille est devenue la ville la plus détruite d’Asie, la seconde au monde. Et cela non pas à cause de nos ennemis mais de nos alliés ! Puisque l’on ne peu plus prendre de train, il ne nous reste plus qu’à compter sur nous-mêmes. C’est aussi l’expression d’un problème plus large qui est l’absence d’une organisation en charge du transport public dans son ensemble.

En attendant l’hypothétique mise en place d’un organisme capable d’imposer sa volonté aux 17 maires qui règnent sur cette mégapole, chacun se débrouille. Non seulement les chariots, mais aussi les bus, les jeepneys et les tricycles. Dans ces conditions, les embouteillages sont devenus un cauchemar quotidien.

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