Alors voilà, l’autre jour je prends un train avec la pétillante et délicieuse romancière Lorraine Fouchet. La longueur du trajet aidant, Lorraine se confie sur sa vie. Aujourd’hui, elle a 62 ans et a écrit 20 romans ! Pourtant Lorraine m’explique avoir commencé « comme moi ».

L'écrivaine française Marguerite Duras sur le plateau d'une émission de télévision à Paris en juin 1985
L'écrivaine française Marguerite Duras sur le plateau d'une émission de télévision à Paris en juin 1985 © Getty / Micheline Pelletier

A l’époque, elle vient de passer son bac et veut devenir romancière. Mais son père les quitte brutalement un mois après son bac. Un infarctus. La veille de sa mort, au téléphone, il lui dit que médecin est le plus beau métier du monde et que c’est le métier qu’il veut pour sa fille. Alors, même s’il n’est plus là, Lorraine respecte son vœu… Une fois son doctorat en poche, elle embauche à SOS Médecins, et soigne la nuit, le jour, aux quatre coins de Paris.

Je retranscris ses mots :

Je n’étais pas malheureuse, mais je n’étais pas heureuse non plus. Simplement, je n’étais pas au bon endroit de ma vie. 

Là, elle stoppe son récit, puis sourit avec mélancolie

Un dimanche matin, elle est appelée pour rédiger un certificat de décès. Elle accepte, roule jusqu’en bas d’un immeuble, monte… entre dans la chambre, examine la dépouille de la patiente et elle est douce avec elle.

Je me souviens qu’à ce moment de notre discussion Lorraine regarde le paysage coloré qui passe à toute vitesse derrière la fenêtre, inspire profondément, et me murmure son secret :

J’ai fait le certificat de décès de Marguerite Duras. 

Je sens bien ce que ce corps a suscité en elle de prise de conscience.

J’étais dans cette pièce, avec le visage sans vie et sans couleur de cette femme qui, toute son existence, avait écrit et vécu librement, en se moquant du conformisme. J’étais dans cette pièce, seule avec Marguerite Duras, Marguerite Duras morte, et j’ai su, oui c’est un peu bizarre ce que je te confie là, j’ai su que rien ne serait plus jamais comme avant pour moi. Que je voulais être libre de vivre ma vie, que j’y avais droit, que c’était même pour cela que j’étais ici. Pour comprendre cela. Pour entendre cela : le chuchotement de la liberté. Un mois après, j’ai posé mon stéthoscope et je suis devenue romancière à plein temps. Avant, je me battais comme une lionne pour sauver tous mes patients. Maintenant je peux tuer mes personnages de papier ou les réanimer à l’envie ! Avant, je soignais les gens. Maintenant, j’espère que mes romans les aident à vivre. 

Elle rayonne de joie en disant cela. Son vingtième roman, est sorti le 30 mars, aux très belles éditions Héloïse d’Ormesson et il s’appelle -et ce n’était pas fait exprès pour cette chronique je le précise- il s’appelle : « Tout ce que tu vas vivre ».

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