Le visage d’aujourd’hui est celui de Théo. Imaginez un enfant de deux ans, habillé avec une minuscule salopette, qui tient un nounours dans la main, un grand grand regard curieux, avec de petites billes bleues plantées au milieu.

Sa maman veut parler, se confier, mais n’ose pas laisser son petit en salle d’attente. Elle le prend sur les genoux, et le petit joue avec sa petite voiture pendant que sa mère parle et parle et parle, pleurant sa vie sur mon bureau. Je lui tends des mouchoirs au fur et mesure, l’atmosphère est lourde. 

Vient un moment où la maman se tait, je ne dis rien, ne la relance pas, c’est très important, le silence : dire et taire est un équilibre fragile, mais précieux. Je veux faciliter l’expression de ses sentiments tout en lui communiquant et mon intérêt et mon empathie. 

Nous sommes là, donc, à nous regarder dans le blanc des yeux, les siens humides et les miens un peu usés. L’écoute je la veux attentive, centrée sur la patiente.

Et tout à coup, vl’ati pas que le petit Théo, sur ses genoux, se penche et, je ne sais pas comment dire les choses avec élégance, lache un énorme gaz. Un prout monstrueux, je ne savais même pas que c’était possible un truc aussi monumental dans un si petit corps. 

Nous nous sommes regardés avec la mère et elle a éclaté de rire et j’ai éclaté de rire, et après avoir pleuré, de rire autant ça lui a fait beaucoup beaucoup de bien à la mère. 

Et je voudrais qu’on prenne un instant pour remercier la nature d’avoir inventé le prout. 

Quelle BELLE invention ! Je suis sûr que le premier fou rire de l’Histoire de l’Humanite, c’était dans une grotte, les homos erectus mangeaient leur cuisse de mammouth grillée en mode virilité grou-grouu, (j’imagine toujours Alain Chabat je sais pas pourquoi), et l’un d’entre eux a venté, et tout le monde a ri pour la première fois. 

Le prout c’est génial. Ça se fiche que vous ayez le cancer, la dépression, ou le lupus, il vient. 

Il vient, le vent, et il se fiche que vous pleuriez toutes les larmes de votre corps devant le médecin, il surgit et il FAIT RIRE. C’est l’arme de protection massive inventée par le corps contre la mort, contre le désespoir. 

À quoi sert d’avoir toujours sur mon bureau une boîte de mouchoirs pour épancher les larmes de mes patients quand je pourrais avoir un bouton sur lequel j’appuierais et qui lâcherait des Frittt, et des FLUIIIT, et des Prrrrr...

Bref, je VEUX que la boîte à pets soit remboursée par la sécu. 

Et ce qui est génial dans cette situation c’est que l’enfant se moque tout autant du cancer de la déprime ou du lupus, ou même des larmes de sa mère. Son corps parle et lui le laisse s’exprimer sans honte. Ce gosse c’était un magicien, il nous a consolé avec le plus vieux gag du monde. 

Moi je dis : il faut des bébés qui pètent PARTOUT et TOUT le temps. Pour affronter la condition humaine. 

Alors vous savez je suis médecin mais je suis aussi romancier et j’aime bien placer quelques citations bien senties -si je peux me permettre- à la fin de mes chroniques.

Marguerite Duras écrivait :

« L’essentiel de ma vie a été de choisir tous les soirs entre la soupe poireaux-pommes de terre ou le suicide. »

Eh bien sache, Marguerite, Maggie, Mag’, Margueritounette, que tu aurais pu choisir Théo, l’enfant qui pète. 

Le « bébé prouteur », c’est le remède ultime à l’absolue tragédie de notre condition humaine. 

Merci Théo, et merci le Prout. 

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