Delphine est externe en médecine, elle a 22 ans, elle vient de passer la matinée avec Mme Hamlet.

Doutes, hésitations et éthique d'une jeune interne
Doutes, hésitations et éthique d'une jeune interne © Getty / Biddiboo

Elle l’examine. C’est à dire qu’elle réalise un interrogatoire, qu’elle lui demande ses antécédents médicaux et lui explique pourquoi elle est là, dans ce lit. On appelle ça -c’est le terme utilisé-l’histoire de sa maladie, qui est aussi, toujours une partie de l’histoire du malade.  

Une matinée c’est court : elles ne sont pas devenues les meilleures amies du monde. Elles n’ont pas eu le temps d’échanger ces petits riens qui font que deux personnes se “reconnaissent” parmi la foule des anonymes.

Juste une chose, une minuscule petite chose : Delphine, en l’examinant, prend les pouls de Mme Hamlet, elle écoute battre le cœur de madame Hamlet, elle entend respirer ses poumons, elle palpe son abdomen. Elle touche du doigt ce par quoi Mme Hamlet est en vie, ce par quoi elle peut “être” au monde : un coeur et des poumons.

Oui, mais voilà, dans l’après-midi, Mme Hamlet s’éteint subitement.

Un trouble du rythme, ou je ne sais quoi. Elle décède subitement. 

Le chef arrive, constate le décès, puis il lâche en direction de Delphine :

« On a prévenu la famille. Elle arrive dans 3 heures. Tu as donc 3 heures pour apprendre à intuber. »

Pour Delphine, ça coince : elle ne peut pas, Mme Hamlet est là, la peau encore chaude. Delphine a “connu” Mme Hamlet en vie, ce matin. Elle l’a écouté parler. Elle l’a écouté raconter son histoire.

Et, maintenant, elle ne peut pas intuber son corps. 

Le chef lui répond :

« Je comprends. Mais elle est morte, tu n’y changeras rien. Elle ne peut pas être PLUS morte. Un jour, tu devras intuber “réellement”. Peut-être même un enfant. Tu dois savoir le faire. Ce moment, il arrivera, crois-moi. »

Delphine regarde le corps de Mme Hamlet.

C’était une femme.

C’était un être humain.

Delphine se pose des milliers et des milliers de questions. Existe-t-il, cet “autre”, cet enfant qu’elle devra PEUT-ÊTRE intuber un jour ? Est-il quelque part, ignorant que la décision de Delphine changera peut-être le cours de sa vie ?

Qu’est-ce qui est juste ? Qu’est-ce qui est bon ?

En l’occurrence ici, il y a cette promesse d’enfant sauvé. 

C’est inattaquable. Pensez donc la vie d’un enfant !

Cet enfant n’existe pas encore et n’existera peut-être jamais, mais on demande à l’interne de passer outre le consentement ante-mortem de la patiente, de passer outre l’engagement émotionnel entre une jeune soignante et une vieille dame, on lui demande de passer au dessus de cela pour CET enfant. 

Est-ce que Delphine doit le faire ? Je ne le crois pas. C’est mon avis. 

Pourtant, elle doit apprendre à Intuber et en l’espèce la réflexion du chef semble frapper au coin du bon sens : on apprend mieux sur un vrai corps plutôt que sur un mannequin. L’occasion fait le larron. 

Et c’est là que le bât blesse. 

Parce qu’on parle d’un vol. On vole une dignité. On vole un consentement. On vole une valeur. « Oui MAIS un jour elle devra peut-être Intuber un enfant. »

Madame Hamlet n’a pas dit qu’elle refusait, mais elle n’a pas donné son accord non plus. Elle n’a juste rien dit.

Alors que faire ? Je ne sais pas. 

Mais je crois qu’il y a là toute la différence entre la connaissance et la sagesse. 

La connaissance c’est de savoir que la tomate est un fruit, et pas un légume.

La sagesse, c’est de savoir qu’il ne faut pas mettre de tomate dans les salades de fruits. 

Ici, la connaissance est un apprentissage, celui d’un geste technique difficile : l’intubation. Et c’est vrai qu’il est difficile ce geste. Et c’est vrai que j’aurais aimé l’apprendre sur un vrai corps que sur un mannequin. Et c’est vrai que le chef a raison, sur un plan consequentialiste. 

La sagesse, est celle de ne pas voler ce sentiment humain qui a été créé, en l’espace de quelques heures, entre une vieille dame et une jeune fille. 

Ne pas le voler, parce qu’il est précieux. Qu’il est rare. Et c’est vrai que Delphine a raison sur un plan déontologique.

Je vous écris ça maintenant, là, j’y crois, et pourtant, j’entends cette voix : « oui mais un jour il y aura un enfant ».

Oui, oui, oui et oui... MAIS ce jour-là, il y avait une vieille dame et une jeune soignante.

Et ça, on en est sûr. Parce que c’est gravé dans la mémoire de Delphine. 

Je n’ai pas de réponse et je me dis : peut-être que les auditeurs et auditrices sauront. Peut-être que les internautes sauront. 

Alors voilà !

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