Oui nous sommes partis pour trois semaines très difficiles pour le système de soin, avec des soignants à bout, et je voulais dire un mot pour eux aujourd’hui mais étant médecin moi-même je me retrouve en plein conflit d’intérêt, alors je vais vous lire, et leur lire, une lettre d’une lectrice qui m’a ému.

Une chronique de Baptiste Beaulieu en forme de déclaration à l'hôpital à travers une lettre d'une patiente
Une chronique de Baptiste Beaulieu en forme de déclaration à l'hôpital à travers une lettre d'une patiente © Getty

Bonsoir Baptiste,

Mon message va sans doute se noyer dans la masse mais peu importe, j'espère simplement que tu le liras.

Ton premier livre a  été le dernier livre lu par ma maman, Patricia, décédée d'un cancer du sein à 52 ans, il y a un mois.

Il y a eu des moments horribles horribles horribles... Ces médecins qui, plutôt de m’expliquer ce qu'il se passait, ne cessaient de me demander si j'étais la personne de confiance. Ces médecins aux soins palliatifs qui auraient pu se passer de certains détails s'agissant des suites d'une occlusion intestinale. Ces infirmières de nuit aigries qui m'ont demandé brutalement de dégager de leur chemin alors que je tentais, nuit après nuit, tout en veillant sur ma mère, de bosser le barreau de Paris... Ces aides-soignantes qui refusaient de me donner du café le matin alors que je dormais tous les soirs à l'hôpital. Bref. Peut être des détails quand on y est confronté tous les jours, mais pour moi, une douleur de plus dans notre tragédie familiale intime.

Mais il y a eu aussi des moments proches de ce que tu décrivais parfois dans ton livre. 

Il y a eu cette infirmière qui est venu m'applaudir alors que je tentais d'avoir un contact avec ma maman dans le coma en chantonnant « Hello » d'Adèle de ma voix endormie du matin. Il y a eu ce médecin qui m'a relevée pour m'installer dans une salle privée pour que je puisse préparer le Barreau de Paris au calme. Il y a eu cet aide soignant qui m'a offert un plateau petit déjeuner royal en se plaignant en je ne sais quelle langue des mauvaises manières de ses collègues. Là encore, ce sont peut être des détails, mais ça me redonnait espoir, temporairement. 

Aujourd'hui tout est terminé. Et avec le recul je revois l'hôpital comme un véritable microcosme. Au cours de ces mois, j'ai vu paradoxalement plus de vie que j'en avais vu tout au long de ma vie. L'hôpital cristallise tout : l'amour, la tristesse, le chagrin, la peur, l'angoisse, la colère, la solidarité, l'entraide, la compassion... J'ai vu des mômes chauves de 5 ans rire aux éclats. J'ai vu des ados de 16 ans mourrantes mais avec du vernis à ongle. J'ai vu des vieilles personnes, seules, qui parlaient aux pigeons. J'ai vu des couples qui se tenaient la main, les yeux fermés. J'ai vu des mères faire bonne figure pour rassurer leurs enfants. Et j'ai vu des enfants tentant de distraire leurs parents pour les rassurer aussi. 

Alors voila, j'ai tout vu, sauf de la haine. Et aujourd'hui tout ces gens que je ne reverrai jamais m'ont offert une pulsion de vie si forte que je pense réussir à garder espoir en l'avenir. 

T'écrire est comme un point final à une histoire. J'espère que tu comprendras. 

Tres bonne continuation et merci pour tout,

Signé : 

Cécile.

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