Est-ce qu’on n'aimerait pas tous et toutes que les adultes qu’on croise nous regardent avec la même franchise et naïveté que notre petit neveu et notre petite nièce ?

Un homme et une gamine jouant dehors (image d'illustration)
Un homme et une gamine jouant dehors (image d'illustration) © Getty / Westend61

L’histoire du jour est celle d’une amitié entre une enfant, Sol, et son oncle. Ça commence quand elle a quatre ans, et ça va durer sept ans.

Lui, il en quarante et il est différent. Il a du mal à communiquer, il est parfois violent avec les autres adultes, mais elle, de sa hauteur d’enfant, elle ne le vit pas de la même façon, car la sauvagerie de son oncle un peu bizarre semble s’apaiser à son contact. 

Là où les autres voient un adulte à la démarche mécanique, capable d’engloutir cinq litres de coca et fumer cinq paquets de cigarettes en 24 heures, elle, elle s’ébahit devant un grand incroyablement excentrique qui a le droit - contrairement aux autres grands qui vont au travail- de passer ses journées entières en pyjama… Ils visionnent de grands films de cinéma, parlent de ses aventures de jeunesse, s’échangent de beaux livres pour enfants, imitent les gens, la famille, les voisins, les passants, et rient… Rient beaucoup. Il lui apprend à cligner des yeux pour ne pas « avoir le regard trop fixe ». Il lui apprend le ciel, ce qui y est caché, il lui apprend la terre et le feu, l’eau, l’air, il lui apprend que le monde est poétique.

Puis les années passent. L’oncle comprend alors qu’il ne reste plus beaucoup de temps : cette sensation merveilleuse d’être avec un autre humain qui ne le juge pas va disparaître. Il sait que le regard de sa nièce va devenir un regard social, CE regard social qui vous envoie dans une case et vous y enferme. Alors un jour il approche sa nièce - qui a bien grandi - et il lui remet 44 ans de notes sur sa vie et sa maladie, la schizophrénie.

Et il lui dit : 

Qu’est-ce qu’on fait quand on a hérité d’une tête pourrie ? On peut mettre ses parents au tribunal, tu crois ? Comme je suis regardé, je suis. Et les autres me regardent mal, très mal, tu sais. Toi, tu as encore le regard lavé. Un jour tu seras écrivain, et tu écriras ce que je n’ai pas pu dire.

L’enfant s’appelle Sol Elias, elle est devenue romancière et de ces 44 ans de notes elle en a fait un beau livre. Ça s’appelle Tête de tambour et cela parle admirablement bien de la schizophrénie, mais surtout ça parle de Manuel, 44 ans, et de la façon dont les enfants sauvent parfois les adultes du regard que la société pose sur eux, ce regard qui trace des frontières entre les êtres, vous colle parfois une étiquette définitive sur le front.

Et si on arrêtait, nous aussi, de se jauger et de se juger en permanence ?

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