Baptiste Beaulieu témoigne d'une de ses toutes premières expériences vécues où il lui est arrivé de penser à l'état de santé d'un.e autre de ses patient.e.s au moment d'une autre consultation, exprimant le besoin d'entrer et de sortir d'une bulle propre à chacune de ses consultations pour ne pas se laisser distraire.

"Il arrive souvent qu'on ne comprenne pas l'autre" - Baptiste Beaulieu
"Il arrive souvent qu'on ne comprenne pas l'autre" - Baptiste Beaulieu © Getty / Westend61

"Ce matin-là, je crois que j'ai raté le coche, j'étais dans ma bulle"

Il y a quelques années, jeune, au début de mon exercice de médecin généraliste, en visite hebdomadaire chez Monsieur Poche, un chic type qu'un chauffard a percuté il y a six mois, trois mois de coma, un mois d'hospitalisation. De retour à domicile, la kiné… les fixateurs externes… le lit médicalisé… la psychologue… les infirmiers… les infirmières… Néanmoins, il garde le moral, monsieur Poche. Il ne se plaint pas. Il ne se plaint jamais. Il est incroyablement combatif. Ou alors, il cache bien sa détresse. Je ne sais pas. 

Je termine ma visite chez lui, puis je reprends mon vélo et j'arrive au cabinet où je dois enchaîner avec cinq heures de consultation. Là, je reçois une patiente, mme Sac qui, malgré un régime pauvre en sel, souffre encore d'une tension artérielle au cabinet et à domicile pour la troisième fois. 

Moi, peut-être parce que je suis encore habité par le drame de monsieur Poche, je dis une banalité du genre "Bon, vous avez de l'hypertension, on va commencer un traitement car c'est un facteur de risque cardio-vasculaire majeur. Il va falloir prendre le traitement tous les jours". Et là, madame Sac pleure d'un seul coup… Sur le moment, je ne comprends pas bien pourquoi car ce n'est qu'une hypertension artérielle, donc pas de handicap, pas de kiné, pas de fixateur externe ou d'immobilisation au lit, pas d'antalgiques, pas de douleurs, pas d'infirmière, pas de pansements, pas de psychologue… 

Puis, je prends conscience que madame Sac n'était pas avec moi ce matin devant monsieur Poche et ses malheurs longs comme le bras. Elle n'était pas avec moi. Et avec le recul, je comprends. Mme Sac pleure et c'est plutôt normal quand on vous annonce que vous prenez un médicament tous les jours, probablement jusqu'à la fin de votre vie, pour diminuer le risque de choses aussi terribles qu'un AVC ou qu'un infarctus. 

Je crois que j'ai raté le coche ce matin-là. J'étais dans ma bulle. Là où certains voient un petit tas de cailloux à passer, d'autres voient une montagne à escalader. 

Nous n'avons pas tous la même façon d'aborder les problèmes : il nous faut créer une bulle pour chaque patient et en sortir entre chaque patient. Ça fait partie de notre métier. On est des souffleurs de bulles

Il nous faut créer des instants dédiés à chacun, adaptés à chacun, puis refermer ces instants pour passer à l'instant d'après. J'imagine que c'est la même chose pour les professeurs : ne pas faire payer la classe suivante quand la précédente a été dure, par exemple. 

On est sans arrêt en décalage, car on ne peut pas faire abstraction, en tout cas pas totalement, de ce que l'on vient de vivre. D'où les quiproquos, les malentendus et les blessures car enfin, on ne sait jamais ce qu'on touche chez l'autre… Son père meurt d'un infarctus… un homme souffrant des séquelles d'un AVC… la conscience du temps qui passe et de tout ce qu'elle n'a pas fait… On accueille les êtres humains comme on ouvre des portes sur des pièces particulières puis on referme la porte. Il y a beaucoup d'êtres humains, beaucoup de pièces, beaucoup de bulles - et c'est la beauté de nos métiers. 

Il arrive souvent qu'on ne comprenne pas tout. Il arrive parfois même qu'on ne comprenne pas l'autre

Le point Covid de la semaine

On a beaucoup entendu parler de la mutation du Covid-19. Mais concrètement, ça veut dire quoi qu'un virus a muté ? 

Un virus se réplique dans les organismes qu'il parasite. Les virus se reproduisent vite et beaucoup. À chaque réplication, il peut y avoir des erreurs de copie. La plupart d'entre elles n'ont aucun impact sur la virulence du virus. Parfois, parmi les milliers de copies non conformes, une erreur de copie va rendre le virus plus efficace, plus contagieux, par exemple. 

Comme cette version du virus est plus contagieuse, elle va se propager beaucoup plus que le virus original

Elle peut même parfois le remplacer. Je ne sais pas si on peut parler de darwinisme pour les virus mais il y a une pression de sélection. Mais parfois, les erreurs de copie rendent le virus moins contagieux, mais plus pathogène. Il est plus difficile de l'attraper, mais si on l'attrape, on est beaucoup plus malade

En simplifiant énormément, on peut dire que plus la mutation du virus le rend létal, moins il aura tendance à se propager. Si vous attrapez Ebola, vous avez 50 % de risques de mourir donc on ne peut pas transmettre le virus. 

Le meilleur moyen pour un virus de se propager est donc d'avoir un taux de propagation élevé : une personne le redonne à huit personnes, avec une létalité faible, car une personne morte ne transmet pas le virus et une durée d'incubation très longue c'est le temps durant lequel vous ne savez pas que vous êtes malade, car vous ne déclarez pas de symptômes mais, à bas bruit, vous pouvez quand même propager le virus.

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