Il y a quelques années, je suis amené au domicile d’un malade assez âgé, on va l’appeler Maurice, qui vient de perdre sa femme d’un cancer du poumon. Une consultation difficile, mais de celles qui réconcilient avec l’Humain.

Pourquoi s'attache-t-on autant à des êtres éphémères ?
Pourquoi s'attache-t-on autant à des êtres éphémères ? © Getty / Hero Images

Tout me rappelle ma femme, docteur, me dit-il en m’accueillant. Je n’ose pas toucher aux placards. Je sens ses habits. C’est SON odeur. Je n’ai pas enlevé sa chemise de nuit du cintre, là, regardez, sur la porte de notre chambre. J’arrose ses plantes, parce qu’elle les aimait et je ne veux pas qu’elles meurent elles aussi.

Arghhhh... C’est dur de hocher la tête sans rien laisser paraître, parfois.

C’est dur, mais c’est ce genre de consultation qui réconcilie avec l’Humain.

Il avait quel âge, Maurice ? 84 ans ?

84 ans et toujours pas prêt. Toujours pas habitué à l’idée que ceux qu’on aime sont, un jour ou l’autre, semés. Perdus. Séparés. La mort, ça va pour soi, mais quand ça touche les autres brrrrrr !

Et c’est cela qui fait notre grandeur : qu’on puisse s’attacher autant à un autre être humain, au-delà des frontières de nos peaux (nos peaux sont des frontières, hein, on ne sait pas nous-même très bien ce qui se passe dessous alors sous celles des autres ?)

Bref, que cet animal, l’Homme, se sache condamné à n’être qu’amas-d’atomes-qui-pense banni sur un amas d’atomes en rotation autour d’un volcan en perpétuel éruption, c’est peut-être tragique, ou risible, mais que c’est beau, que c’est unique, que c’est précieux.

Imaginez deux tas d’atomes qui se rencontrent, s’accompagnent le temps d’une existence, 30 ou quarante ans, tout ça pour être disjoints, dissociés, arrachés ? C’est moche, oui, mais c’est à cela qu’on mesure toute la hauteur du genre humain. 

Car enfin, pourquoi faut-il qu’on aime AUTANT tant de gens éphémères ?

Eh bien Vladimir Jankélévitch écrivait dans L'Irréversible et la nostalgie :

Celui qui a été ne peut plus ne pas avoir été : désormais ce fait mystérieux et profondément obscur d'avoir vécu est sa richesse pour l'éternité. 

Nous sommes des ordinateurs en viandes, des bouts de carbones qui pensent, qui font la guerre, des animaux peu sympathiques pour ainsi dire, oui, oui, oui, mais quand je vois Maurice continuer d’arroser les orchidées de sa femme religieusement pour ne surtout pas qu’elles fanent, je me dis : 

Des animaux peut-être, mais PARFOIS : quels beaux animaux ! 

Et personne ne peut nous l’enlever, ce « parfois ». 

Bref, la vie est courte, elle est donc à jamais indélébile.

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