Tu as mal partout, au corps, au coeur et à l’univers tout entier... Tu as besoin de parler, oui juste de parler. Tu as besoin qu’on te regarde parce que personne ne te regarde jamais et que tu as besoin qu’on t’écoute car personne ne t’écoute jamais.

"Vous avez mal partout mais souvent vous avez simplement besoin de parler, oui juste de parler"
"Vous avez mal partout mais souvent vous avez simplement besoin de parler, oui juste de parler" © Getty / PhotoAlto / Ale Ventura

J’ai essayé de réfléchir à cette histoire de médecine complémentaire, et ça m’a donné envie d’écrire une déclaration d’amitié à un certain type de patients et de patientes, que j’ai eu envie de regrouper sous le nom de Madame Soledad : 

Chère Madame Soledad,

Tu es peut-être dans ta voiture en train d’écouter ça et j’avais envie de te parler de toi. Comment tu vas ? C’est que, tu vois, je m’inquiète un peu.

Je sais que tu as mal partout, et tout le temps. 

Les os, le ventre, le coeur, et la tête.

Et le matin, se lever, « c’est horrible, horrible docteur... »

Tu viens deux / trois fois pas mois.

Tu prends de la levure de bière pour tes cheveux, de la spiruline pour la fatigue, du magnésium pour tes tremblements, des extraits de vignes rouges pour te fouetter les sangs, de la valériane pour lisser ton sommeil.

Moi je sais bien que n’es pas condamnée, que tu as juste mal partout partout partout. D’ailleurs tu me le dis ouvertement, toi, que c’est dans ta tête... 

Mais moi, madame Soledad, je pense que c’est dans le coeur

Car tu as besoin qu’on te regarde parce que personne ne te regarde jamais et que tu as besoin qu’on t’écoute car personne ne t’écoute jamais. Ni ton mari ni tes enfants...

Et quand tu parles et quand tu sais quand tu te sens écoutée, je vois bien, moi, chère Madame Soledad, que tu reprends des couleurs

Tu te redresses, bien droite, comme si parler et être écoutée était une eau versée sur la terre de ce bambou avachi qu’est devenu ton dos à force d’indifférence, de sacrifices pour les autres, de linge repassé sans un merci, de petites chaussettes sales ramassées, d’absence de tendresse, d’absence de caresses.

Tu prends des extraits de curcuma parce que tu ne veux pas mourir du cancer comme ta mère, du cartilage de requin en poudre pour ton arthrose, de la lutéine pour tes yeux, de la vitamine D commandée sur un site chinois pour les os.

Je t’aime bien, moi, madame Soledad. Je veux dire : on a tous en nous un petit quelque chose de madame Soledad. 

Tu as mal partout, tu as besoin d’être écoutée, juste écoutée. Tu as besoin que quelqu’un te regarde et te dise : « Vous existez, madame Soledad, vos peines existent, votre douleur existe, tout cela existe et vous avez le droit d’avoir mal, au corps, au coeur, et à l’univers tout entier, et à la vie qui va sans vous, la vie qui passe sans vous, la vie qui n’est pas celle que vous espériez quand vous aviez seize ans, avec cet homme qui a changé et qui ne ressemble plus vraiment au beau jeune homme qui vous attendait à la sortie des cours, la vie qui s’est mise peu à peu à vous ignorer, la vie qui vous a oubliée et nous les médecins on ne peut rien faire si ce n’est vous écouter parler de ces os, tous ces os qui vous font mal, de ce corps, ce corps qui vous fait mal, mal jusqu’au coeur, et cette existence qui pèse trop, pour rien, mais pour trop de monde. »

Je suis sûr que l’industrie vendrait beaucoup moins de valériane, de magnésium, d’extraits de curcuma, de lutéine et autres poudres à base de lait de pingouin si on savait être plus attentifs les uns aux autres, madame Soledad.

Parce que c’est dur de s’avouer qu’on n’aime pas, ou plus sa vie, de s’avouer que c’est pas comme ça que ça devait tourner, qu’on a vingt ans qu’une fois et que pour toi c’est déjà fait, déjà passé.

Eh bien que reste-il ? Aller chez son médecin. Parler. Être écoutée.

Alors vas-y, madame Soledad, je t’écoute, eh bien, eh bien, installe-toi, voilà... ce n’est pas moi qui parle, c’est moi qui t’écoute...

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