J’ai tricoté des morceaux d’histoires vraies pour vous dresser le portrait de Madame Chang.

L'addiction de Madame Chang
L'addiction de Madame Chang © Getty / POJCHEEWIN YAPRASERT PHOTOGRAPHY

En tant que médecin, Madame Chang est ce qui m’est arrivé de mieux ces derniers mois.

Je ne me souviens plus quand elle a consulté la première fois au cabinet mais elle avait mal aux lombaires. Ça avait commencé après sa deuxième grossesse, petit à petit, une pointe électrique en bas du dos qui descendait jusqu’au pied.

Seuls les médicaments à base de codéine la soulageait, et elle est revenue plusieurs fois m’en demander pour être soulagée.

Je n’ai rien dit au début, elle était seule à la maison, à gérer les enfants, les courses etc, monsieur n’était pas là, d’ailleurs il n’est jamais trop là pour elle.

Au bout de quelque temps, j’ai compris que son dos ne lui faisait plus si mal que ça, mais qu’elle était totalement et profondément dépendante aux médicaments opiacés.

Je l’ai laissée venir à moi, madame Chang, et si je n’aime pas prescrire de la codéine à une personne que je soupçonne d’être addict, il faut parfois savoir adopter une posture conséquentialiste et prescrire ce qu’on n’aime pas, le temps d’obtenir la confiance du patient et de pouvoir générer un déclic chez lui.

Donc je prescrivais sa codéine à madame Chang, en faisant mine de ne rien voir, je plaisantais avec elle, je l’amadouais un peu. Ce qu’il faut.

Un jour, j’ai mis les pieds dans le plat. J’ai prononcé les mots "dépression", "charge mentale", "addiction". Elle a pleuré, elle a hoché la tête, elle a dit qu’elle ne s’était pas rendu compte, mais que j’avais raison. La codéine, c’était venu petit à petit, elle ne savait plus ni comment ni pourquoi, mais chaque fois qu’elle venait me voir elle avait peur que je refuse de lui en prescrire, et elle avait conscience que ce n’était pas normal.

On est tombé d’accord qu’il fallait l’hospitaliser quelques jours pour l’aider à se débarrasser de son addiction. Elle hésitait car il fallait bien s’occuper des enfants, mais elle avait conscience que mieux valait les confier quelques jours à des proches et lui permettre de se sortir de ce cercle infernal.

Elle est revenue me voir il y a quelques jours, elle était rayonnante et débarrassée de son addiction. 

Alors pourquoi je raconte ça ? Parce que je veux dire aux personnes qui nous écoutent et qui se retrouveraient dans la position de madame Chang : ne vous flagellez pas. Vous êtes humains. Vous faites ce que vous pouvez dans le respect de vous-même, et vous pouvez vous en sortir. Vous n’êtes pas seules. Allez parler à votre médecin. Rien n’est irrémédiable et vous méritez mieux que ce fil à la patte.

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